L’imagination au pouvoir, Mai 68 et la guerre intergénérationnelle en Mauritanie

samedi 27 janvier 2018
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La grande Khaïma de l’Institut Français de Mauritanie (IFM) a abrité le 26 janvier 2018 la « Nuit des Idées » dans le cadre des conférences « Mauritanie Demain » qui clôt un cycle d’une vingtaine de débats animée tout au long de l’année 2017 par d’éminents professeurs et penseurs mauritaniens et étrangers.

Ces cycles de conférence organisés par le Centre d’études et de recherches sur les organisations de la stratégie (Céros) auraient drainé plus de deux milles participants, selon le directeur de l’IFM, Raphaël Malara à l’ouverture de la soirée. A ses côtés, le Pr.Abdelwedoud Ould Cheikh, Anthropologue et penseur mauritanien qui avait déjà lancé ces conférences l’année dernière.

Le thème retenu au cours de cette « Nuit des Idées » portait sur « l’Imagination au pouvoir ». Ce qui permettra au conférencier, de déclarer que ces cycles de conférence ont permis de revisiter le paysage sociologique de la Mauritanie, de donner une idée assez précise sur la société civile mauritanienne, ses particularités et le rôle qu’elle a joué depuis son émergence, mais surtout la fonction religieuse et l’exception mauritanienne en matière d’économie, avec un clin d’œil ironique sur la prolifération des boutiques devenu un véritable fait de société.

Bien entendu, le conférencier a évoqué entre autres sujets qui ont animé les débats en 2017, l’ethnicité, les problèmes de l’esclavage, de la femme, soulignant que si la femme en milieu hassanya peut se targuer de certains privilèges, ses sœurs dans les autres communautés ne bénéficient pas forcément du même statut, appelant ainsi à une modération dans la généralisation, surtout ceux qui soutiennent à tout vent que « la femme mauritanienne est privilégiée ».

Il a d’ailleurs relevé une nouveauté dans ce monde aux origines sanhajas où la séparation entre le monde des hommes et celui des femmes dans l’habitat traditionnel n’était pas aussi marquée qu’elle ne l’est aujourd’hui. Selon lui, les Mauritaniens ont troqué la trilogie malékisme-asharisme-soufisme contre une nouvelle trilogie wahabisme-salafisme-djihadisme.

Pouvoir politique, Mai 68…

Revenant au thème du jour « l’Imagination au pouvoir », le Pr.Abdelwedoud Ould Cheikh fera remarquer que les pouvoirs ont tendance à s’auto-perpétuer et qu’ils cherchent, par la nature de l’homme, à se maintenir contre la volonté de leurs oppositions.

Abordant l’une des facettes de l’imaginaire au pouvoir, il a évoqué Mai 1968 qui est parti sur une dimension poétique et imaginaire en France, où la volonté de bouleverser l’ordre établi a inspiré le surréalisme, porteur de révolte jusqu’à la transgression de tous les tabous sociaux, allant jusqu’à l’obscénité dans les paroles et une certaine apologie de l’anticonformisme. Mai 1968 avait ainsi, d’après le Pr.Abdelwedoud Ould Cheikh, cette dimension libertaire, anarchiste et gauchisante qui lavait dans la même vaisselle et le conformisme et le religieux.

En Mauritanie, comme dans beaucoup de pays francophones de l’époque, Mai 68, fut porteur d’un foisonnement intellectuel au sein de la jeunesse estudiantine et scolaire. Il donna naissance à un mouvement contestataire, les Kadihines, dont la portée sociale effraya les tenants du pouvoir à l’époque. Ce mouvement, comme en France, avait également selon le conférencier, sa charge poétique et littéraire.

Il inspira bien des slogans hostiles à l’ordre social établi, s’inspirant ainsi des idéaux qui étaient en vogue à l’époque, ces idées altermondialistes inspirées des guerres d’indépendance, de la guerre d’Indochine, le Vietnam, l’essor du communisme, notamment le socialisme, l’appropriation par la jeune classe intellectuelle des idées de Karl Marx, Lénine, Mao, etc. Et ce mouvement né de Mai 1968 fit bouger aussi bien les lignes politiques que sociales.

Beaucoup parmi les doyens présents à la soirée ont ainsi livré leurs souvenirs de ce que fut Mai 68 en Mauritanie. Y passèrent, Mohamed Ould Maouloud dont le parti qu’il préside, l’Union des forces du progrès (UPF) est dépositaire de certains idéaux du mouvement Kadihine à travers certains profils de ses cadres. Mais aussi, l’assistance a eu droit aux témoignages de Nancy Abeiderrahmane, Me Ichidou, Me Heibetna Sidi Haïba, El Houcein Ould Hadi, Ahmed Ould Daddah, et bien d’autres encore.

Soixante-huards contre Génération 2000

C’est une véritable guerre de génération, certes non déclarée, qui s’est déroulé dans les coulisses du débat qui a eu lieu au cours de la « Nuit des Idées ». Elle s’est manifestée dans les recoins de l’énorme tente bédouine que le Directeur de l’IFM avait plantée comme décor pour clôturer ce cycle de conférences « Mauritanie Demain ». Les jeunes ont exprimé en aparté leur ras-le-bol face à ces Soixante-huitards qui avaient trop monopolisé le débat à leur goût, ressassant un passé nostalgique, qui est très loin de leurs préoccupations actuelles, alors que, disent-ils « ils ont davantage besoin de solutions à leurs multiples problèmes ».

En effet, il fut beaucoup question au cours de cette soirée, de Mai 68 et des idéaux de liberté et d’égalité qu’il portait, inspirés des guerres d’indépendance, l’Indochine, le Vietnam, le Guévarisme, le Surréalisme qui avait accompagné le mouvement d’idées en France à l’époque, idées qui s’étaient répandu comme une traînée de poudre parmi les étudiants africains qui ont transposé la révolte chez eux, dans leur pays, à l’instar de ce qui s’était passé en Mauritanie autour du Mouvement Kadihine et de certains de ses icônes comme Soumeyda, mort très jeune dans les geôles du régime de Mokhtar Daddah.

Il faut dire que cette transposition historique à laquelle la jeune génération, fortement présente sous la tente et nullement édifiée sur ce pan du passé, était obligé de supporter à travers les prises de paroles, avait bien sa raison d’être, car lié au thème du jour, qui fut admirablement introduit par le Pr.Abdelwedoud Ould Cheikh et son humour au vitriol. Le Conférencier s’est en effet contenté de lancer le débat autour d’une thématique très osée : « l’imagination au pouvoir ». Et qui mieux que cette génération de Mai 68 fut plus porteuse de ce chimérique devoir messianique, ce combat autour d’un idéal et d’un pouvoir qui lui aurait permis de répandre la justice et les bonnes causes sur Terre.

Ce que certains jeunes ont particulièrement dénoncé, c’est l’inutilité d’un tel rappel, celui d’un mouvement né en 1968 et qui n’a laissé aucun fruit. Pire, les principaux acteurs de cette saga idéaliste qui avaient défendu l’idée d’une Mauritanie juste et égalitaire, se seraient dévoyés à leurs yeux, au contact du pouvoir, poussant la plupart d’entre eux à se diluer dans les différents régimes militaires qui se sont succédé depuis 1978 et à l’orienter dans ses pires échecs.

Cette fissure intergénérationnelle a permis cependant de recueillir le ressentiment des jeunes qui se sentent quelque part trahi par la vieille garde censée leur baliser le chemin, et qui devaient à leurs yeux, leur léguer une Mauritanie autre que celle dans laquelle ils vivent aujourd’hui et qui ne leur réserve qu’un horizon bouché. De l’autre, il est reproché à la jeune génération d’être en panne d’idées et de n’avoir aucun référentiel, ni ce goût du combat politique qui avait animé leurs aînés et qui leur a permis de changer la donne à leur époque, comme la nationalisation de la Miferma, la création de l’ouguiya et la rupture des accords de défense avec la France, entre autres.

Cheikh Aidara





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