Chaîne de valeur de la sardinelle : comment aller au-delà des milliers d’emplois créés en Mauritanie

vendredi 20 avril 2018
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« Hier méprisée, la sardinelle est aujourd’hui prisée par les Mauritaniens, créant des milliers d’emplois directs et indirects » selon Issa Diop, Président de la Coopérative des Filets tournants. Seule une analyse méthodologique de la chaîne de valeur et du système de marché, exemple de la sardinelle et du secteur halieutique, permettra de développer les différents secteurs de l’économie nationale et créer des emplois décents. C’est l’exercice auquel ont été soumis entre le 9 et le 20 avril 2018, soixante participants travaillant dans des institutions publiques et internationales, des organisations de la société civile nationale et internationale, sous l’égide du Bureau International du Travail (BIT) avec le financement de l’Union Européenne.

La plage des pêcheurs de Nouakchott, un univers où le poisson est le lien ombilical qui lie les différents acteurs du terrain. Policiers, gendarmes, garde-côtes, vendeurs à la criée, ménagères en quête d’économie, mareyeurs aux regards torves, enfants sur chariot ou vendant des emballages, côtoient des pêcheurs aux tuniques ruisselant, des porteurs empressés, un bac de poissons sur la tête, des piroguiers dévissant à l’ombre d’une poupe à sec, le tout au milieu d’une effervescence des jours de traite et le relent fétide des entrailles de poisson disséqués sur des tables pleines d’écailles et de sang. Au loin s’élèvent les « Ho ! Hiss ! » d’un groupe de marins qui vient de mouiller. Des dizaines de bras maintiennent la pirogue au cordeau, tandis que des jeunes hommes alertes, vêtus de larges camisoles vert-olive en toile, courent pieds-nus, la tête portant des bacs remplis de poissons frétillants. A pas de course, ils partent verser leurs charges dans l’arrière d’une 404 déglinguée, au milieu d’une foule de curieux et sous l’œil alerte de quelques acheteurs. La sardinelle, scintillant sous le soleil dégagé de ce mois d’avril, brille d’une couleur bleuâtre comme un joyau serti d’émeraude.

Jusqu’à une date récente, le yay-boy se situait au bas de l’échelle de prestige, à côté d’autres espèces jugées plus nobles, comme le Tiof, le Kibarou, le Seuk ou encore la Courbine.
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Du rejet à la ruée
Issa Diop, président de la Coopérative des Filets Tournants (générique désignant les pêcheurs de sardinelle), membre de la Fédération nationale de pêche, se souvient. « Jusqu’en 2000, le Yay-Boy était le poisson le plus méprisé, celui qui faisait travailler peu de monde, nourrissait peu son homme et se bazardait à deux sous ». Selon lui, les pêcheurs lui préféraient des espèces plus vendables, comme le poulpe ou les autres poissons plus comestibles. « Il fallait mener une vaste campagne pour faire goûter le Yay-Boy aux Mauritaniens, en le livrant aux coins les plus reculés du pays. A l’époque, seule une quarantaine de pirogues travaillait dans la filière  » se souvient-il. La sardinelle, d’après lui, était bradée à 10 ou 20 UM le kilo. « Aujourd’hui, tous les Mauritaniens en mangent et le prix a bondi, 200 UM l’unité dans certains endroits » souligne-t-il. Selon lui, l’apparition des usines de Moka (fabriques de farine de poisson) fut une véritable aubaine. Plus d’inquiétude pour les poissons pourris, avariés ou invendus.

« Face à la forte demande dont il était l’objet et à la cherté des autres espèces, le yay-boy a connu depuis les années 2009 un boom sans précédent », indique Issa Diop. D’après lui, la flotte a doublé, passant à quatre-vingts dix pirogues, estimant entre 10 et 15.000 le nombre d’emplois directs et indirects créé. « Les objectifs fixés ont largement été atteints, populariser le Yay-Boy et faire travailler plus de monde » indique-t-il, juché à califourchon sur un vieux frigo. Derrière son caftan sombre et ses yeux rieurs sous le « hawli » noir, il prend sa revanche sur l’histoire, se rappelant les railleries quand une minorité dont il faisait partie allait pêcher le yay-boy. Aujourd’hui, c’est un patron comblé, qui attend le retour de sa pirogue.

« Le mérite d’un tel succès, on le doit au président Mohamed Abdel Aziz et sa vision éclairée. En nationalisant les emplois dans la pêche, il a forcé les Mauritaniens à s’intéresser à la mine d’or qu’est la mer » lance-t-il avec conviction. « Toutes les ethnies sont représentées ici, même celles dont les aïeux ignoraient la couleur de la plage » balaye-t-il d’un revers de main. Pour lui, aucune activité n’a créé autant d’emplois que le yay-boy. « Chaque pirogue fait travailler 30 à 35 bonhommes et autant à terre pour débarquer le produit » indique-t-il.

De la plage au plat du consommateur
Le poisson ramené de mer est vendu aux usines sur la plage. « Ces 404 vétustes rangées là, ce sont elles qui livrent le produit aux usines et les camions-frigos des sociétés les distribuent aux quatre coins du pays » détaille-t-il. Selon lui, 300 à 500 tonnes de sardinelles sont pêchées par jour. « Nous avons livré une fois 800 tonnes aux usines moka » se rappelle-t-il.

Sur les prix à la plage, il indique qu’une charge de 404 (2 tonnes), se vend à 150.000 UM (ancienne ouguiya) soit 75 UM le kilo ou 25 UM l’unité. « Les femmes au marché, les revendent entre 150 et 200 UM l’unité dans certains endroits, mais au 5ème ou 6ème, il ne dépasse pas 50 UM » explique Issa. « J’ai vendu hier une caisse de 50 kilos à 2.000 UM, soit environ 13 UM l’unité » illustre-t-il.

Le transport est l’une des chaînes importantes du maillon du yay-boy. Environ une centaine de voitures de type 404 travaillent dans la filière sur la plage de Nouakchott. Une rangée de tacots, rouillés par le temps, qui ont besoin d’être renouvelés. Selon Oumar Niang, chauffeur, « nous livrons le produit aux frigos, monnayant 1.500 UM donnés par le producteur et 3.000 UM, parfois 4.000 UM versés par le commerçant ». Chaque véhicule fait travailler au moins deux à trois personnes. Mais selon lui, le parc est vieillot et les chauffeurs n’ont pas de moyens pour en acheter d’autres. « Nous avons un véritable problème d’accès au crédit  » se lamente-t-il.

Beaucoup de femmes achètent et revendent le yay-boy sur place. « Combien le kilo ?  » demande un client en costume. « 300 UM pour toi et 50 UM l’unité », rétorque la vendeuse dans un large sourire. Ici, l’habit fait le moine. Le prix proposé peut aller du simple au triple, selon la tête du client. D’autres ajoutent de la plus-value. C’est le cas de Maïmouna Diop, coincée entre ses assiettes et ses fourneaux. Elle offre du yay-boy grillé, accompagné d’une sauce à base d’oignons et d’épices, à 300 UM le plat. Plus loin, Alioune, un jeune écailleur de poisson. A côté de lui, plusieurs autres de son âge, offrent le même service, à 50-60 UM le kilo de yay-boy disséqué, vidé de ses entrailles et découpés en fines rondelles. Quelques marmots se faufilent dans le marché, au milieu des flaques d’eau noirâtres. Ils proposent des sachets d’emballage à 100 UM l’unité.

A l’autre bout de la chaîne du yay-boy, dans les grandes bourgades du pays, se trouvent plusieurs autres acteurs, grossistes, semi-grossistes, détaillants et revendeurs, mais aussi d’autres transporteurs, explique Issa Diop. Si au niveau de la production et de la distribution, les femmes sont quasi absentes, elles dominent le secteur de la commercialisation et constituent le dernier maillon avant que le yay-boy n’atterrisse dans le plat du consommateur.

A n’en pas douter, la sardinelle fait travailler du monde et génère des revenus considérables en Mauritanie. Une étude plus approfondie devrait offrir d’avantage d’éléments sur les opportunités d’une chaîne où les données sont quasi inexistantes.

De la théorie à la pratique sur les chaînes de valeur
C’est sur ce modèle simplifié et non exhaustif du circuit économique de la sardinelle que des acteurs nationaux (fonctionnaires, ONG de développement, agents microfinance) et des représentants d’organismes internationaux exerçant en Mauritanie ont suivi en deux groupes, du 9 au 13 avril 2018, puis du 16 au 20 avril 2018, une formation sur l’étude et l’analyse de la chaîne de valeur. Selon Gilles Cols, consultant au BIT Mauritanie, spécialiste en développement du secteur privé, « l’objectif principal de cette formation était d’amener d’abord les participants à harmoniser leur compréhension par rapport à la chaîne de valeur et d’appréhender la manière dont on peut créer des emplois décents à travers elle. La chaîne de valeur c’est l’ensemble des activités nécessaires pour offrir un produit ou un service au consommateur final, de sa conception jusqu’à son élimination après usage, en passant par les phases intermédiaires de production et de distribution  ».

Selon Gilles Coles, « Il fallait ensuite apprendre aux participants comment sélectionner une chaîne de valeur, en prenant en compte l’aspect genre, d’apprendre à gérer une entreprise de développement de la chaîne de valeur, en se posant les bonnes questions : quels sont les critères de sélection d’une chaine de valeur ? Quelles opportunités peut-on tirer de la chaîne de valeur ? Combien d’emplois peut-on créer ? Qui va gagner de l’argent ? Qui produit et qui achète ? »

La formation a été menée par des experts du BIT, Thomas Khatal, spécialiste sénior en développement du secteur privé, Nadja Nutz, spécialiste en développement des systèmes de marché (qui est rentrée après la formation du premier groupe) en plus de Gilles Cols.

Aux termes de cette formation, la Mauritanie peut espérer désormais disposer de compétences en matière de chaînes de valeur, ce qui permettra une meilleure maîtrise des maillons de la chaîne et de ses potentialités en termes de création d’emplois décents et de richesses. Cela se fera si les différents segments de la chaîne développent des espaces de dialogue et de concertation et si les acteurs non-concurrents (Etat, partenaires) parviennent à jouer leur rôle de facilitation.

TEMOIGNAGE

Nadja Nutz, spécialiste en développement des systèmes de marché
« Quelles que soient les contextes et les particularismes liés aux secteurs économiques ou aux pays où la formation est dispensée, je pense que la méthodologie pour l’identification des chaînes de valeur et leur analyse pour les développer et créer des emplois décents, est la même partout. C’est pourquoi on a développé des exercices sur des chaînes de valeur que les participants ont eux-mêmes choisi »

Aioune Diakité, Chef de projet à ECODEV
« Aujourd’hui nous exécutons beaucoup de projets en rapport à des chaînes de valeurs. Si nous prenons l’exemple du « Progrès Lait » où on dispose d’une chaîne qui va de la collecte jusqu’à la transformation de produits, il y a des éléments que nous ne maîtrisions pas. Cette formation nous a permis de comprendre depuis les bénéficiaires initiaux, les femmes, les vendeurs et les producteurs de lait jusqu’aux industriels. Maintenant nous connaissons mieux la chaîne et les différents acteurs, ce qui nous permettra de mieux redimensionner nos projets futurs et ne pas oublier certains acteurs que nous avions tendance jusqu’ici à ignorer parce que nous ne maîtrisions pas bien toute la chaîne de valeur. Aujourd’hui, avec les outils qui nous ont été présentés, nous sommes en mesure de mettre en place une chaîne de valeur en tenant en compte tout ce qui est au niveau environnemental, notamment la règlementation, et mettre en œuvre des plans d’action »

Diaw Abou Malick, Directeur de l’Union nationale des Caisses d’épargne et de crédit « Djikké »-Mutuelle (UNCECD-M)
« Jusque-là nous n’avions que quelques bénéficiaires dans le domaine halieutique, quelques femmes et quelques coopératives qui bénéficiaient de nos services, mais en réalité nous n’avions pas une stratégie claire et adaptée au secteur. Aujourd’hui, grâce à cette formation, et aux partenaires que nous avons rencontré, nous avons découvert qu’il y a d’importants potentiels en termes de générations de revenus, de créations de richesses et d’emplois. Nous en sommes convaincus. Dans peu de temps, nous comptons investir davantage ce secteur ainsi que ses chaînes de valeur pour mieux les connaître et développer des services mieux adaptés à ses acteurs qui ont davantage besoin des services que nous offrons ».

Marième Sidi Mohamed, conseillère juridique Agence nationale d’emploi des jeunes (ANAPEJ)
« En apprenant à mieux organiser une chaîne de valeur, on peut sensibiliser les jeunes à choisir les activités qui ont un meilleur impact et qui génère plus de revenus pour eux »

Ahmedou Ould Maaloum, Office national de l’inspection sanitaire des produits alimentaires (ONISPA)
« Notre institution se trouve à l’aval et en amont, mais aussi sur tous les segments de la chaîne de valeur dans le secteur de l’agro-alimentaire. Notre rôle est de nous assurer que les normes d’hygiène et de santé sont respectées tout au long de cette chaine pour veiller à la santé publique et protéger le consommateur final. D’où l’intérêt de cette formation qui nous a édifiés davantage sur les différents segments des chaînes de valeur et leurs acteurs ».

Cheikh Mélaïnine, Fédération nationale de la pêche artisanale (FNPA)
« Personnellement, c’est la notion de chaîne de valeur que je n’appréhendais pas ; j’entendais toujours parler de chaîne de valeur et quand je demandais je ne trouvais pas de réponse convaincante. Cette formation m’a permis de mieux cerner la notion. Mon souhait est que nous puissions bénéficier d’une autre formation sur la chaîne de valeur pour que nous puissions mieux maîtriser la méthodologie et transmettre les connaissances aux autres membres de notre fédération »

Kane Elimane, Institut mauritanien de recherches océanographiques et de pêches (IMROP)
« Nous avions d’énormes attentes par rapport à cette formation, car au niveau de l’IMROP, nous développons aussi des chaînes de valeur sur la pêche. On voulait voir s’il y avait de nouvelles approches par rapport à ce que l’on fait habituellement, car en étudiant une chaîne de valeur, on peut identifier les maillons qui peuvent générer le plus d’emplois. Je suis satisfait, même si au départ j’avais des appréhensions, car je trouvais les cours trop magistraux. Au dernier jour, j’ai eu réponse à mes attentes »

Cheikh Aïdara





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