Yahya Ould Ahmed Waghf, président du parti ADIL, membre du FNDU (Interview)

mardi 29 août 2017
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"Le boycott massif du dernier référendum confirme une prise de conscience, de la part du peuple mauritanien, qui rassure et augure la fin des pouvoirs personnels"

Le Calame : Le G8 a rejeté les résultats du référendum du 5 août dernier. Quelle est la signification de ce geste ? Quelle portée peut-il avoir sur la suite de l’agenda du président de la République ?

Yahya Ould Ahmed El Waghf : L’opposition démocratique considère que le référendum organisé par le pouvoir est anticonstitutionnel et ne répond pas aux principales préoccupations du peuple mauritanien.

Elle considère aussi qu’il a été rejeté par l’écrasante majorité des mauritaniens qui ont suivi massivement le mot d’ordre de boycott lancé par l’opposition, après avoir été rejeté par les sénateurs. C’est pour cela qu’elle rejette ses résultats qui n’ont aucune légitimité. Le référendum constitue un coup d’état constitutionnel que l’opposition continuera à combattre pour ramener le pouvoir en place à se ressaisir et à associer toutes les forces politiques, civiles et sociales à la définition d’un agenda commun de nature à permettre à tous les mauritaniens de s’exprimer librement, en dehors de toute contrainte, sur les choix politiques et économiques du pays, en vue d’une alternance démocratique apaisée qui préserve la stabilité du pays et renforce l’unité du peuple mauritanien. Le combat politique est un combat de longue haleine.

Il requiert la patience, l’endurance et la détermination. Je suis convaincu que l’opposition mauritanienne dispose des ressources politiques nécessaires pour réaliser l’objectif d’alternance démocratique que tout le peuple appelle de ses vœux. Nous allons faire face à une situation de fait, comme celles que nous avons connues en 2008 et 2014, que nous continuerons à combattre pacifiquement. Le boycott massif du dernier référendum confirme une prise de conscience, de la part du peuple mauritanien, qui nous rassure et augure la fin des pouvoirs personnels et l’avènement de l’Etat de droit, seul garant de la liberté, de la justice et de la démocratie.

- Nombre de mauritaniens croient que si l’opposition avait pris part au scrutin, elle allait fortement hypothéquer le résultat. Ne pensez-vous pas que le boycott auquel vous habituez les mauritaniens depuis Ould Taya n’est pas productif, qu’il agace même certains de vos militants. Qu’allez-vous faire face aux échéances cruciales que la Mauritanie va vivre en 2018 (élections municipales et législatives) et en 2019 (la présidentielle) ?

- Les régimes autoritaires qui instrumentalisent l’Etat pour des fins politiques enlèvent aux élections toute crédibilité. Ils mobilisent toutes les ressources publiques financières, organisationnelles et administratives en faveur d’un camp politique. La compétition est fortement biaisée par cette instrumentalisation de l’Etat. Les oppositions démocratiques, dans un tel contexte, doivent choisir entre la peste et le choléra.

Elles doivent choisir entre la participation, dans une compétition dont les résultats sont connus d’avance, et le boycott et son corollaire d’exclusion des institutions. Dans la plupart des pays africains, les oppositions démocratiques sont partagées par rapport à cette épineuse question. L’expérience des 30 dernières années est mitigée. Il n’est pas possible de tirer une conclusion nette par rapport à ces deux choix de participation ou de boycott des élections.

Dans beaucoup de cas, la participation de l’opposition aux élections a contribué à légitimer des pouvoirs personnels autoritaires et augmenté leur durée de vie et donc retarder l’instauration de la démocratie et le lancement du véritable chantier de développement économique et social. Dans d’autres cas, le boycott a aussi conduit à des crises politiques violentes qui n’ont pas nécessairement abouti à l’instauration de la démocratie. Chaque contexte impose des choix spécifiques. Dans certains pays, la participation a permis une accumulation d’acquis politiques qui ont contribué au renforcement de la démocratie, dans d’autres, le boycott et l’entretien des crises politiques ont précipité la chute des régimes autoritaires et ouvert la voie à l’instauration de régimes démocratiques.

En Mauritanie aussi, l’opposition et l’opinion publique sont partagées par rapport à cette question. Bien que j’aie toujours défendu la participation comme meilleure stratégie, dans notre contexte, je considère qu’elle ne peut donner les résultats escomptés que lorsqu’elle est adoptée par toute l’opposition. La partie de l’opposition qui participe ne peut pas arracher des acquis significatifs et se rapproche beaucoup plus du pouvoir que de l’opposition boycottiste, ce qui affaiblit l’opposition et renforce le pouvoir. J’ai toujours opté pour le camp du boycott, quand l’opposition est divisée.

Expost, le boycott de ce référendum s’est avéré le meilleur choix, dans la mesure où il a permis le rassemblement de l’opposition et donné lieu à la plus faible des participations que le pays a eu à connaitre depuis qu’il a connu l’organisation des élections. Malgré ce boycott massif, les institutions en charge de la supervision du référendum ont annoncé des résultats qui n’ont rien à voir avec la réalité. Dans un tel contexte la participation de l’opposition n’aurait en principe rien changé.

Pour les prochaines échéances, qui constituent la seule voie pacifique pour l’alternance démocratique, la participation est, de mon point de vue, la meilleure stratégie possible pour l’opposition qui doit tout faire pour éviter de partir en rang dispersé et exiger que ces élections soient libres et transparentes.

- Ne pensez-vous pas qu’en boycottant les élections, vous ouvrez le couloir au pouvoir pour mettre en œuvre son agenda ?

- Comme je l’ai expliqué plus haut, la participation me semble être le meilleur choix. Mais je ne peux que comprendre ceux qui défendent le contraire. Le référendum du 5 août dernier a prouvé que ce régime n’a aucun respect pour ses partenaires politiques. Tout le peuple mauritanien a été témoin d’une instrumentalisation sans précédent des services publics au profit d’un camp politique.

Tous les services de l’Etat ont été fermés pendant la campagne. Les Walis et Préfets ont été chargés de diriger les campagnes du « oui » et le Trésor public a financé leur campagne. Les Walis ont présidé les meetings d’ouverture de campagne et ont tenu à féliciter leurs administrés au nom du chef de l’Etat pour leurs votes en faveur du oui. C’est une situation ubuesque. C’est l’administration qui dirige les campagnes politiques au moment où les partis politiques jouent le rôle d’observateurs. Malgré tout cela, les mauritaniens ont suivi le mot d’ordre de boycott lancé par l’opposition.

Notre objectif au niveau du FNDU est de continuer la pression sur le pouvoir pour que les prochaines échéances soient organisées de façon consensuelle et qu’elles puissent satisfaire les conditions minimales de transparence. Les institutions qui ont assuré la mise en œuvre et la supervision de ce référendum ont prouvé qu’elles sont au service du pouvoir en place et donc d’un camp politique.

- Il y a déjà quelques mois, le FNDU a décidé d’étudier l’éventualité d’une candidature unique. Une commission a été créée dans ce sens et la présidence vous a, semble-t-il, été confiée. Comment le forum en est-il arrivé là ? Où en sont les préparatifs ? Et concrètement quelle la mission de la commission ?

- En avril dernier, le FNDU s’est restructuré et a créé une commission en charge de la préparation de l’alternance démocratique en 2019. Cette nouvelle approche est le résultat d’une réflexion qui a montré la nécessité pour le FNDU de continuer à faire la pression sur le pouvoir pour l’amener à organiser des élections consensuelles qui créent les conditions pour une alternance démocratique mais aussi de préparer parallèlement à cette pression les conditions de succès pour une alternance démocratique.

C’est dans ce cadre que cette commission a été créée. Elle a pour mission de construire une vision commune pour le FNDU qui ouvre la voie à une alliance électorale au niveau des échéances à venir. La commission s’est constituée et a commencé un travail technique au niveau politique, économique et social pour préparer cette vision commune. Des experts ont été chargés de préparer des diagnostics et des propositions pour les secteurs et les thématiques qui leur ont été confiés. La première mission de la commission est la préparation des échéances électorales en élaborant un programme commun et en construisant une alliance électorale de nature à favoriser l’alternance en 2019. Comme la Présidence de la République est la principale institution du pouvoir exécutif, l’alternance démocratique ne peut s’opérer qu’avec l’élection d’un Président de la République issu de l’opposition.

C’est pour cette raison que l’opinion publique s’est focalisée sur la question du candidat unique aux élections présidentielles. Même si la question de candidature unique aux présidentielles de 2019 constitue le principal volet de la mission de la commission, la préparation des échéances de 2018 est cruciale pour la réussite de l’alternance en 2019. C’est pourquoi la commission se concentre pour le moment sur la préparation du programme commun.

- Certains des leaders du forum laissent entendre en aparté que c’est une illusion. Partagez-vous ce pessimisme ? Est-ce à dire que le projet est déjà voué à l’échec ?

- En politique, il n y a jamais un objectif majeur qui ne nécessite pas beaucoup de travail et surtout d’optimisme. Le regroupement de toute l’opposition autour d’un seul candidat a toujours été un objectif difficile à atteindre, même si chaque fois que ça a eu lieu, l’opposition a gagné. Il y a certes un problème de personne, mais il y a aussi le fait que l’unité de l’opposition suscite un grand espoir qu’aucun leader politique ne veut remettre en cause. Si nous parvenons à construire un programme commun et une alliance électorale en 2018, l’objectif d’un candidat majeur de l’opposition, il n’est pas nécessaire qu’il soit unique, est facilement accessible.

- Un front du refus s’est constitué à l’occasion du référendum dernier. Le G8 a été créé. Comment se fera l’attelage avec le FNDU engagé dans cette bataille ?

- Ce front qui s’est constitué à la veille de ce référendum constitue une avancée majeure vers l’édification de l’unité nationale. Au lieu de militer en rang dispersé, chacun ayant ses propres priorités, ces regroupements, partis et mouvements politiques ont décidé d’unir leurs efforts pour lutter contre le régime en place et pour favoriser le renforcement de la démocratie et l’instauration de l’Etat de droit. Le pouvoir a souvent tendance à opposer entre elles ces différentes forces politiques pour des questions d‘ordre de priorités. Ce front permettra aux différentes forces de s’accorder sur les priorités et en particulier sur la nécessité du changement du régime en place.

- Pouvez-vous dire aux mauritaniens qui vous reprochent de boycotter les élections si vous, le FNDU ou le G8 pourrait participer aux prochaines échéances électorales ? Si oui, à quelles conditions ? Sinon, pourquoi ?

- Je viens de vous livrer mon opinion personnelle sur la question. Pour le FNDU, l’organisation d’élections consensuelles a toujours été la condition essentielle de sa participation. Il est prématuré de pouvoir se prononcer maintenant avant de connaitre les conditions dans lesquelles les élections seront organisées. Pour le G8, une réflexion en cours devra permettre de répondre à toutes ces questions.

- Lors de sa dernière prestation télévisée, consacrée au recours à l’article 38 pour convoquer le référendum, le président Aziz exclut tout dialogue avec l’opposition dite radicale. Pensez-vous qu’il pourrait revenir sur cette décision ? Serez-vous preneurs d’un dialogue avant les prochaines échéances électorales ?

- Sur la question du dialogue, comme sur plusieurs autres questions, les positions du pouvoir n’ont pas souvent été constantes. Le FNDU a toujours expliqué que le dialogue est la seule voie possible pour le règlement de la crise politique. Pour que les élections prochaines permettent le règlement de la crise politique, il faut qu’elles soient précédées par un dialogue inclusif qui aboutit à un consensus politique entre les différentes parties.

- L’arrestation ou le « kidnapping » du sénateur Ould Ghadda défraie la chronique. Il a été « enlevé » de chez lui avant d’être conduit vers une destination inconnue. Pensez-vous que ce jeune sénateur paie sa témérité, lui qui a osé demander une enquête sur les marchés de gré à gré octroyés aux proches du président ou il y a quelque chose derrière cette affaire ? Qu’entend faire le G8 pour exiger sa libération ?

- Le FNDU a depuis l’enlèvement du Sénateur Mohamed Ould Ghadda exprimé clairement sa position sur la question. Le dernier communiqué du 18 août résume sa position par rapport à son enlèvement et par rapport aux accusations infondées proférées par le parquet. Cet enlèvement nous ramène plusieurs années en arrière et risque de nous mener vers l’inconnu.

- Avez-vous aujourd’hui l’intime conviction que le président Aziz dont le mandat s’achève en 2019 ne modifiera pas la Constitution pour, comme le réclament certains de ses proches, briguer un 3e mandat ?

- J’ai toujours pensé que l’actuel chef de l’Etat ne peut en aucun cas renier ses propres engagements. Il aura, au terme de ce mandat, dirigé son pays pendant 10 ans et présidé pratiquement toutes les organisations régionales. Il a eu des acquis personnel multiples au cours de cette période qu’il ne peut pas mettre en jeu pour continuer à exercer un pouvoir qui l’a beaucoup usé. Il y a beaucoup plus à perdre qu’à gagner dans cette aventure. Il y a aussi et surtout que le peuple mauritanien n’acceptera pas qu’on lui enlève un acquis majeur obtenu après plusieurs années de sacrifice. Les résultats du dernier référendum ont montré, malgré la différence des enjeux, qu’un nouvel amendement qui ferme la voie à l’alternance ne peut pas passer. La forte mobilisation du peuple et surtout de la jeunesse est le principal rempart face à de telles tentations.

Propos recueillis par DL

Le Calame





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