
La République islamique de Mauritanie a désormais sa candidate qui met en avant son projet si elle est à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Il s’agit de Mme Coumba Ba, personnalité parmi les plus influentes de la vie politique mauritanienne. Son parcours est marqué par de hautes responsabilités au sein de plusieurs gouvernements.
Aujourd’hui ministre conseillère à la Primature et envoyée spéciale du Président de la République auprès de la Francophonie, sa candidature apparaît comme la suite logique d’un itinéraire politique au plus près du pouvoir.
Cependant, la question n’est pas celle de ses compétences personnelles ni de sa légitimité politique. Elle est (peut-être !) ailleurs.
Il s’agit là d’une organisation dont la vocation est de promouvoir la langue française, la diversité des cultures francophones, l’éducation, la coopération, la démocratie et les droits humains. Peut-elle être présidée par une personnalité issue d’un État dont les politiques linguistiques semblent conduire à un recul constant de l’enseignement du français ? Certains ministres sont interpellés lors de leur passage à l’Assemblée pendant leur allocution en français. Pire, un député a déchiré un document en français en séance plénière.
Pour répondre à cette question, il faut d’abord rappeler ce qu’est la Francophonie. L’idée de la Francophonie institutionnelle est portée, dans les années 1960, par plusieurs chefs d’État, parmi lesquels Léopold Sédar Senghor, Habib Bourguiba, Hamani Diori et Norodom Sihanouk. Leur conviction est simple : une langue commune peut devenir un instrument de dialogue, de rapprochement, de coopération et de développement entre les peuples.
Cette ambition prend corps le 20 mars 1970, avec la création à Niamey de l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), devenue par la suite l’Organisation internationale de la Francophonie. Le premier secrétaire général de la Francophonie est Boutros Boutros-Ghali, en 1997. Abdou Diouf, ancien président du Sénégal, lui succède en 2003 et exercera cette responsabilité jusqu’en 2014.
Il n’est donc pas le fondateur de la Francophonie, mais il en demeure l’une des figures les plus marquantes, ayant largement contribué à son rayonnement diplomatique et culturel.Après le mandat d’Abdou Diouf, qui a dirigé l’Organisation internationale de la Francophonie de 2003 à 2014, la fonction de secrétaire générale a été confiée à Michaëlle Jean.
Elle a exercé cette responsabilité de 2015 à 2018, marquant la première fois qu’une femme occupait ce poste à la tête de l’organisation. Diplomate, journaliste canadienne, elle est la première femme élue lors du XVe sommet à Dakar, le 30 novembre 2014.À la suite de son mandat, Louise Mushikiwabo a été élue secrétaire générale de la Francophonie en 2018 et a officiellement pris ses fonctions en 2019.
Elle a ensuite été réélue en 2022 pour un second mandat, poursuivant ainsi son engagement en faveur de la coopération francophone, du dialogue entre les cultures et du rayonnement de la langue française dans le monde.
La langue française, quant à elle, ne s’est pas imposée par hasard. Sa codification est le fruit d’un long travail engagé aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles. François de Malherbe en impose les exigences de clarté et de rigueur.
Claude Favre de Vaugelas fixe de nombreux usages dans ses Remarques sur la langue française, publiées en 1647. Deux ans plus tôt, en 1635, le cardinal de Richelieu avait créé l’Académie française afin de fixer, enrichir et défendre la langue. Le français est ainsi devenu bien davantage qu’un simple moyen de communication. Il est un outil de précision intellectuelle, de raisonnement et de transmission des savoirs.
Son histoire est profondément liée à la tradition rationaliste française, illustrée notamment par René Descartes. Une tradition de pensée souvent associée au rationalisme cartésien, fondée sur l’exigence de méthode et l’examen critique.Mais cette langue ne peut plus être considérée comme le patrimoine exclusif de la France. Elle a été transformée, enrichie et réinventée par les peuples qui se la sont appropriée sur plusieurs continents.
Comme le rappelait Alain Rey, elle est devenue une « maison commune ». Dans une formule célèbre, l’écrivain algérien Kateb Yacine parlait même d’un « butin de guerre », pour souligner que les peuples colonisés avaient fait de cette langue un instrument de création, d’émancipation et de liberté.
C’est précisément parce que cette langue est aujourd’hui un patrimoine partagé que la candidature mauritanienne soulève des interrogations. La Mauritanie représente un espace francophone relativement modeste, comparée à des pays comme la République démocratique du Congo, premier pays francophone du monde en nombre de locuteurs, mais aussi à la France, au Canada, à la Côte d’Ivoire, au Cameroun ou au Sénégal. Bien entendu, la présidence de l’OIF ne se résume pas à un critère démographique.
Ce n’est pas le nombre de francophones qui fonde, à lui seul, la légitimité d’un État.En revanche, il paraît légitime de s’interroger sur la politique linguistique menée par ce même État.
Depuis plusieurs décennies, la Mauritanie poursuit une politique d’arabisation de son système éducatif.Ce choix, qui, dit-on, relève de sa souveraineté nationale, s’est accompagné, selon de nombreux observateurs, d’un affaiblissement progressif de l’enseignement du français et d’une dégradation des performances scolaires dans les disciplines concernées. Est-ce une volonté manifeste de réduire le français ?
Cela traduit une diminution de la place institutionnelle accordée au français, alors même que cette langue demeure fortement présente dans certains secteurs de l’administration, de l’enseignement privé et des formations destinées aux élites.Il ne s’agit pas ici de contester le droit d’un État à définir sa politique linguistique.
Il s’agit de s’interroger sur la cohérence entre cette politique et la responsabilité de présider une organisation dont l’une des missions fondamentales est précisément de promouvoir la langue française, son enseignement et son rayonnement.
Pour de nombreux Mauritaniens attachés à l’héritage francophone du pays, cette situation peut apparaître comme un paradoxe profond, voire comme une contradiction difficilement compréhensible.
La question est donc moins celle de Mme Coumba Ba que celle de l’institution elle-même.La présidence de l’Organisation internationale de la Francophonie n’est pas une distinction honorifique. Elle constitue un symbole. Elle engage la crédibilité d’une organisation qui représente plus de 320 millions de francophones répartis sur les cinq continents. Son choix ne devrait pas seulement répondre à des équilibres diplomatiques ou géopolitiques.
Il devrait également refléter un engagement concret en faveur de la langue française, de l’éducation, de la culture et des valeurs que l’Organisation affirme défendre.
C’est pourquoi la candidature mauritanienne appelle un véritable débat. Non pour des raisons de nationalité ou de personne, mais parce qu’elle pose une question essentielle : la Francophonie entend-elle demeurer une organisation au service de la langue française et de ceux qui la font vivre, ou risque-t-elle de devenir avant tout un espace de compromis diplomatiques où les principes passent après les équilibres politiques ?
Souleymane Sidibé