Les Chameaux de l’Union européenne : une histoire belge… Qui ne fait pas rire.

mardi 17 décembre 2019
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Ces derniers jours, une dépêche de la BBC a été beaucoup commentée sur les réseaux sociaux, qu’ils soient francophones ou arabisants. Quel est le sujet ? L’Union européenne offre des chameaux à la Mauritanie. C’est cocasse. C’est un peu comme si la Mauritanie offrait des choux (de Bruxelles) aux Belges. Cependant, le fond du problème n’est ni une histoire de chameaux, ni une histoire de choux. Mais par contre c’est bien une histoire belge.

Remontons un peu dans le temps. En 2012, la Mauritanie et l’UE se mettent d’accord pour un programme commun visant à renforcer la présence de l’Etat dans les zones enclavées de Mauritanie, spécialement celles qui sont à la frontière malienne. On saisit bien à l’époque, l’intérêt de la manœuvre. Les affaires politico sécuritaires chez le voisin malien incitent en effet à mettre en œuvre une stratégie long terme visant à utiliser le moyen du développement pour remplir des objectifs sécuritaires. Le concept du « nexus sécurité et développement » et né, et il fera florès puisque c’est désormais le slogan même du G5 Sahel, organisation internationale créée en 2014. L’Union européenne est d’accord pour accompagner les démarches déjà entreprises par la Mauritanie en vue de créer des services de bases pour la population, sur le modèle de la création des moughataa de Chami ou Nbeiket Lahouach...

Un dilemme : anti terrorisme ou lutte contre la migration ?

Mais c’était sans compter sur l’inconséquence d’un certain nombre de fonctionnaires européens. En 2014 et 2015, les diplomates européens remettent unilatéralement en cause cette approche, divisent par deux le montant de 26 Millions d’EUR alloués et font tout pour transformer ce premier financement orienté « sécurité et développement » en un banal projet de « réforme du secteur sécurité », c’est à dire un financement des forces de police et de gendarmerie. C’est une vraie humiliation et un premier coup dur. Mais ce n’est pas le dernier. Car entre temps, l’opération Serval a été déclanchée au Nord Mali, et désormais, pour les Espagnols qui ont pris les commandes de la Délégation de l’Union européenne à Nouakchott, - la priorité n’est plus la lutte contre le terrorisme ou la grande criminalité– qui semble à l’époque plus ou moins jugulé - mais la lutte contre la migration….

Il faut toute l’énergie de certains cadres intelligents de l’armée et de la garde nationale pour rétablir la situation ; pendant des mois, ils ont ramé à contre-courant pour faire valoir une stratégie qui seule peut procurer au pays des assurances sécuritaires sur le long terme, à un moment où l’UE dépensait en pure perte des millions chez certains de nos voisins - notamment pour essayer sans succès de ressusciter le cadavre d’une armée malienne en décomposition.

Car la stratégie mauritanienne de lutte contre le terrorisme n’est pas uniquement liée à l’intervention militaire. Elle comprend des outils et des méthodes qui dépassent largement la question de l’usage des armes. Et apparemment, jusqu’à aujourd’hui, cela fonctionne ; malgré l’incompréhension des partenaires internationaux les plus importants ... et sans leur appui.

Fin 2017, l’arrivée d’un nouvel ambassadeur - chef de Délégation de l’Union européenne à Nouakchott (Giacomo Durazzo, italien) permet de remettre en cause un certain tropisme « espagnol » dans le domaine de la coopération sécuritaire bilatérale avec la Mauritanie. La position mauritanienne est enfin écoutée à nouveau et commence sérieusement à être mise en œuvre, avec le lancement de certains travaux, l’appui aux forces et la livraison d’un hôpital militaire de campagne.

Françafrique ou Belgafrique ?

C’est à ce moment-là que l’histoire devient belge. Mais toutes les histoires belges ne sont pas drôles. Souvenez-vous : début 2018, au Congo-Kinshasa (ancien Congo belge), c’est l’alternance politique « pacifique », avec de forts soupçons de fraude électorale. Tchisekedi succède à son mentor, Kabila. Tous les fonctionnaires de la Délégation de l’Union européenne sont priés de partir en vacances pendant 2 mois. L’ambassadeur (belge), chef de Délégation à Kinshasa se voit retirer ses lettres de créances. C’est la crise diplomatique. Il faut absolument en sortir. C’est alors qu’un fonctionnaire européen (belge), précédemment affecté à Nouakchott, recourt aux services d’un ami - un de ceux qu’on appelle en dernier recours, lorsque tout paraît perdu. Cet ami a un nom aux consonances flamandes : Peer de Jong.

Mais ne vous y trompez pas, cet homme n’est en fait pas Belge. Mais bien Français, c’est même un militaire : ancien colonel des « troupes coloniales ». Ancien patron de Sovereign Global France (SGF), une société militaire privée qui recycle d’anciens militaires à la retraite pour des missions courtes de formation d’armées étrangères, et qui s’est douloureusement « crashée » quelques années auparavant ; malgré ses difficultés et ses dettes, Peer de Jong a réussi à continuer ses activités en RDC en nouant des relations troubles avec le clan Kabila, au travers d’une structure nouvelle, appelée THEMIIS, formellement dirigée par sa maîtresse, Camille Roux, et un ex-général de l’armée de l’air, Gilles Rouby. Ce sont les relations particulières de Peer de Jong et de Camille Roux avec l’appareil politico sécuritaire de RDC qui contribueront de façon décisive à la remise en selle de l’Union européenne en RDC, courant 2018.

Il n’y a apparemment aucun rapport entre cette histoire belge et la Mauritanie… Et pourtant. Ancien aide de camp à présidence de la République française, c’est à ce poste que Peer de Jong a connu Aziz, lors de la visite d’Etat de Chirac à Atar en 1997. Il prétend depuis se prévaloir de relations privilégiées avec le - désormais ancien - chef de l’Etat mauritanien (ce qui est après recoupement, très loin d’être le cas) et même son successeur ! Il fait donc dire ou savoir dans le petit milieu de la coopération à Nouakchott qu’il est reçu par ce dernier de façon très régulière. Aux abois au plan financier Peer de Jong est en effet prêt à tout. Y compris trahir ses amis.

Il laisse bien sûr entendre qu’il est un représentant officieux de la politique française en Mauritanie. C’est en fait un authentique « françafricain », à l’ancienne, et qui s’assume ! Il est cité comme tel par le livre « Nos chers espions en Afrique », d’Antoine Glaser et Thomas Hofnung (paru chez Fayard en septembre 2018). Bonne âme, il est prêt à rendre service à tous ceux qui le sollicitent ! Et en effet, quel meilleur ambassadeur que Peer de Jong pour faire valoir les intérêts de l’Union européenne en Mauritanie, au moment où cette dernière s’apprête à subir de grosses difficultés en raison d’une transition politique qui pourrait bien ressembler à celle du Congo-Kinshasa ?

Mais pour cela, plaide de Jong auprès de son ami belge fonctionnaire européen de Kinshasa, et précédemment affecté à Nouakchott. Il faudrait qu’il soit positionné sur un sujet politico-stratégique en Mauritanie. C’est donc avec tous les appuis nécessaires qu’il demande à la Délégation l’Union européenne de Nouakchott de reprendre le projet « sécurité et développement », afin de gérer les fonds qu’il reste à décaisser.

Et il y parvient, alors même que les coopérants techniques au Ministère des Finances mauritanien soulignent qu’au regard des procédures de financement européen, l’attribution directe – sans négociation - à THEMIIS d’une subvention de plus de 3,5 millions d’EUR est impossible. La société militaire privée n’a pas d’assise financière, aucune expérience et elle est incapable de mobiliser une expertise spécifique dans le domaine du développement puisqu’elle s’occupe essentiellement d’enseignement militaire supérieur, dans des bureaux climatisés à Kinshasa... Bien loin des étendues désertiques de la frontière mauritano-malienne.

« Ils feront ce qu’on leur dit puisque nous sommes les premiers bailleurs en Mauritanie »

C’est un nouveau coup dur pour la Mauritanie. Mais peu importe. Car depuis l’affaire de Kinshasa, l’Union européenne doit bien ça à THEMIIS. La Délégation de l’UE à Nouakchott fait taire tous ceux qui avaient l’outrecuidance de remettre en cause la faisabilité technique ou la pertinence de cette manœuvre, en les relevant de leur poste. C’est politique, et c’est tout. De toutes façons, qu’est-ce que la Mauritanie par rapport à la RDC ? Et d’ailleurs pour bien faire passer ça sous le tapis, tout a été joué de façon très opportune au plan chronologique. Une manœuvre conçue et menée entre les élections au parlement européen et les élections présidentielles en Mauritanie. Coup de maître ! D’habitude les attributions de contrat sur fonds européen prennent des mois. Cette fois ci tout a pu être réglé en trois semaines. Au mépris de l’appropriation de la démarche par le gouvernement mauritanien, et en violation formelle des procédures de l’Union européenne. On a d’autres priorités en haut lieu. Ni vu ni connu. Et de toutes façons, c’est tout à fait conforme à ce qui est, tous les jours, entendu à la Délégation de l’Union européenne : « ils feront ce qu’on leur dit puisque nous sommes les premiers bailleurs en Mauritanie. »

·Qu’importe si la plus grande partie des sommes allouées à l’appui à la population enclavée à la frontière malienne disparaît dans les honoraires d’une expertise internationale inutile et qui ne connaît pas le terrain.

·Qu’importe si les actions menées par ce financement n’ont que très peu d’impact réel sur la diminution de la menace de radicalisation.

·Qu’importe si les habitants de la zone du Dhar, à qui le chef de Délégation en personne mais aussi le Représentant spécial de l’Union européenne au Sahel (Angel Losada) ont fait des promesses formelles, ne bénéficient de rien.

·Qu’importe si la démarche initiée par la Mauritanie, de mettre en place des actions de développement en vue d’obtenir des résultats sécuritaires n’est pas appuyée par Bruxelles…

·Qu’importe si, à cause de l’incompétence dans le domaine de la communication de THEMIIS, plus habituée apparemment aux coups bas qu’à la transparence, la stratégie mauritanienne de lutte contre le terrorisme s’en trouve décrédibilisée.

·Qu’importe si l’action concrète de l’Union européenne en Mauritanie est réduite à la mise en œuvre de quelques basses manœuvres à l’arrière-goût néo-colonial.

·Qu’importe enfin, si cette opération frauduleuse est dénoncée à terme à Bruxelles, maintenant que la nouvelle commission est nommée, puisque la subvention, sur fonds européen, a été formellement attribuée par le gouvernement mauritanien, qui perdra alors tout le financement et sera (injustement) accusé de fraude.

M. de Jong se paie donc des vacances dans le Hodh Chargui, transporté en avion par le gouvernement mauritanien, escorté par le gouvernement mauritanien, et payé (honoraires et perdiem par les fonds européens). Par nostalgie pour les prestigieuses troupes méharistes coloniales, il achète des chameaux au GN et se fait prendre en photo avec les montures sur son compte facebook : mais qu’apporte-t’il au gouvernement mauritanien à part le torpillage de sa propre stratégie sécuritaire ? Absolument rien. Il vient se servir sur les malheurs du conflit terroriste dans la sous-région.

Et qu’apporte-t’il à l’Union européenne ? Un lien privilégié avec un dirigeant élu de façon suspecte en Afrique centrale. C’est loin d’être reluisant. Et pas très conforme à la gouvernance démocratique revendiquée. Bref, pour l’UE c’est l’homme de certaines basses œuvres. Certainement pas la solution à la crise terroriste dans la sous-région, ce qu’il prétend devenir.

Simplement il aurait dû travailler un peu : la communication, c’est un métier. Expliquer les concepts de sécurité et développement, accompagner la Mauritanie dans sa stratégie antiterroriste, ça demande du travail. Et quand on est paresseux, il ne suffit pas d’être malhonnête. On ne réussit simplement pas. Ou pas toujours. Les nombreuses publications récentes contre lui sur les réseaux sociaux le prouvent.

Les 3,5 millions d’EUR que THEMIIS a touché devaient logiquement revenir au gouvernement mauritanien pour des opérations « civilo-militaires ».

Une seule question reste : a-t’on vraiment besoin de tels individus pour mettre en œuvre des opérations qui relèvent en réalité de l’action de l’Etat ? Ces 3,6 millions d’EUR, au lieu d’engraisser THEMIIS, auraient dû être opérés par l’Etat, avec une application conforme des procédures de l’Union européenne. Peer de Jong est en Mauritanie essentiellement pour se servir, comme en témoigne le film absolument ahurissant qu’il a fait projeter lors d’un colloque « sécurité et développement au Sahel », organisé par THEMIIS à Paris en septembre 2019, où il est habilement signifié, - avec les artifices d’un montage vidéo déconcertant - que l’ensemble des forces armées et de sécurité mauritaniennes sont sous la tutelle de la société militaire privée qu’il dirige.

Rien n’est moins vrai, bien sûr. Et peu de choses sont plus humiliantes pour la Mauritanie. Les forces mauritaniennes n’ont jamais bénéficié d’un appui décisif de la part de la bande de Peer de Jong. Bien au contraire. Les manœuvres de THEMIIS ont plutôt contribué à priver les forces mauritaniennes de liberté d’action financière… Les 3,5 millions d’EUR que THEMIIS a touchés devaient logiquement revenir au gouvernement mauritanien pour des opérations « civilo-militaires ».

Bref, une histoire belge. Qui fait pleurer. Les obscures manœuvres de cette petite société sans grand impact ne méritent que peu d’attention. Mais cette histoire belge si elle n’est pas drôle, demeure intéressante car elle illustre bien un phénomène bien plus large, qui dépasse largement la Mauritanie et s’applique à tous les Etats du G5 Sahel ; la fameuse question des profiteurs de la rente sécuritaire. Dans le milieu de la coopération, il se dit régulièrement que les fonds européens sont surtout utilisés à payer des Européens en Afrique et non pas à appuyer les activités diverses pour lesquelles elle sont affectées dans les pays hôtes. Comment se fait-il que l’UE ait besoin de s’appuyer sur des sociétés comme THEMIIS, et elles sont nombreuses, qui ne font que mobiliser une expertise coûteuse dont le tarif impacte une part importante des budgets ? Lorsqu’on prend conscience du taux de décaissement réel des budgets de coopération financés par l’UE en Mauritanie – autour de 30%, - on se rend compte qu’il y a un véritable problème. Oui vous lisez bien : cela signifie par exemple que sur un programme annoncé à 10 Millions d’EUR, la technostructure de l’UE n’est capable d’en engager que 3… Et l’essentiel de ces 30% sert à payer des sociétés privées qui mobilisent des « experts », qui eux-mêmes passent leur temps à rédiger des rapports que personne ne lit jamais.

Et c’est encore plus grave lorsque ça concerne la sécurité, bien sûr. Cela fait des mois que le gouvernement mauritanien se plaint de l’inaction des partenaires techniques et financiers en ce qui concerne la Force conjointe du G5 Sahel. Cet échec n’est imputable qu’aux procédures entend-on dans les médias. Il est aussi imputable à la cooptation de certaines sociétés qui font leur chiffre d’affaire sur des activités qui en temps normal ne devraient pas échapper à l’Etat.

THEMIIS comme beaucoup d’autres sociétés s’est vu affecter à des tâches qui relèvent de fonctions régaliennes ; son principal argument commercial est la corruption passive ou active. Bien sûr, THEMIIS est loin d’être la seule société à se prêter à de telles méthodes. Et ces officines, plus ou moins grosses, et plus ou moins honnêtes, se rendent indispensables auprès de l’Union européenne (elles savent mettre en place leur « lobbies » à Bruxelles) et contraignent la commission, faute de la présence d’une véritable agence d’expertise européenne. Et force est de constater que dans cette récente affaire de chameaux, c’est exactement ce qui s’est passé.

Le conflit terroriste semble s’éterniser dans la sous-région : c’est probablement aussi parce ce conflit, comme toutes les guerres, draine derrière lui des profiteurs, dont Peer de Jong n’est que l’un des nombreux représentants. Alors que 71 frères nigériens viennent d’être massacrés par des groupes armés radicaux, il est temps de se passer de « l’aide » des derniers représentants de la Belgafrique. Surtout de ceux que le gouvernement n’a pas choisi.

Ahmed Brahim, consultant en relations internationales et stratégiques





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