Aïssata Lam face à l’épreuve de la mer : le secteur de la pêche entre enjeux de négociation et crise de gouvernance
Aïssata Lam face à l’épreuve de la mer
- Publié par Aidara cheikh --
- Wednesday, 04 Nov, 2026
À quelques jours d’une échéance cruciale dans les négociations avec l’Union européenne, une nouvelle ministre se retrouve confrontée à un lourd héritage de dysfonctionnements : des ressources halieutiques considérables, des retombées économiques qui ne sont pas à la hauteur de leur potentiel, des flottes étrangères qui semblent tirer davantage profit de ces richesses et des citoyens qui ne bénéficient pas équitablement des ressources de leur propre mer
La nomination d’Aïssata Lam à la tête du ministère de la Pêche, des Infrastructures maritimes et portuaires ne constitue pas un simple changement à la tête d’un département gouvernemental. Elle intervient à un moment particulièrement sensible, alors que l’un des secteurs stratégiques et souverains du pays est confronté à une épreuve économique, diplomatique et stratégique qui ne laisse aucune place à l’improvisation ni aux demi-mesures.
Moins de deux semaines après sa prise de fonctions, la nouvelle ministre se retrouve déjà face à un dossier de négociation particulièrement complexe, à l’approche de l’expiration du protocole de pêche conclu entre la Mauritanie et l’Union européenne. Des négociations difficiles qui n’ont, jusqu’à présent, pas abouti à un accord garantissant la poursuite du partenariat dans des conditions véritablement équilibrées pour les deux parties.
Les Européens connaissent parfaitement l’importance des eaux mauritaniennes pour leurs flottes. Les pressions exercées par les armateurs et les différents acteurs du secteur de la pêche sur Bruxelles se multiplient ainsi, dans l’espoir d’obtenir une prolongation de l’accord ou de parvenir à une formule transitoire permettant d’éviter le retrait de leurs navires des zones de pêche mauritaniennes.
L’importance de ce protocole est à la fois économique et stratégique. Selon les données de l’accord, celui-ci permet l’exploitation de jusqu’à 280 000 tonnes de ressources halieutiques par an, en contrepartie d’une contribution financière européenne annuelle de 60,8 millions d’euros, à laquelle s’ajoutent les redevances versées par les armateurs.
Mais avant toute discussion sur le renouvellement de cet accord, une question fondamentale doit être posée :
La Mauritanie reçoit-elle réellement une contrepartie équitable pour les richesses maritimes qu’elle met à la disposition des flottes étrangères ?
Les recettes perçues reflètent-elles véritablement la valeur des ressources exploitées, ou le pays continue-t-il d'accorder des avantages stratégiques sans que ceux-ci se traduisent par des retombées tangibles pour son économie et sa population ?
I. Un secteur stratégique aux ressources considérables, mais aux retombées sociales limitées
La Mauritanie possède l'un des littoraux les plus riches de la région, grâce à sa situation géographique, à la diversité de ses ressources halieutiques et à la rencontre de courants marins qui font de ses eaux l'une des zones les plus poissonneuses de l'Atlantique.
Pourtant, le secteur de la pêche peine toujours à devenir un véritable moteur du développement économique et social, malgré son immense potentiel financier, industriel, alimentaire et en matière de création d'emplois.
Le problème mauritanien ne réside donc pas dans la rareté des ressources, mais dans leur mode de gestion et dans l'écart considérable entre les richesses naturelles disponibles et le niveau de leur valorisation au profit de l'économie nationale.
Depuis de nombreuses années, le secteur reste confronté à des difficultés structurelles : faiblesse de la transformation locale, valeur ajoutée limitée, insuffisances des mécanismes de contrôle, retards dans le développement des infrastructures et faible impact des revenus générés sur les conditions de vie des citoyens, notamment dans les zones côtières et parmi les acteurs de la pêche artisanale.
Plus préoccupant encore, un pays disposant d'un tel potentiel halieutique continue de rencontrer des difficultés pour garantir à ses citoyens un accès au poisson à des prix abordables. Dans le même temps, des quantités importantes de produits de la mer sont destinées aux marchés extérieurs, au profit de réseaux commerciaux et industriels dont les retombées réelles sur l'économie nationale ne semblent pas toujours proportionnelles à l'ampleur des ressources exploitées.
II. Les accords de pêche étrangers : qui profite réellement de nos richesses maritimes ?
Le renouvellement du protocole de pêche avec l'Union européenne ne constitue pas une simple formalité administrative ni une négociation portant uniquement sur des montants financiers. Il représente un véritable test de la capacité de l'État à défendre ses intérêts souverains.
Si les flottes européennes tiennent absolument à rester dans les eaux mauritaniennes et si leurs entreprises exercent des pressions sur leurs gouvernements respectifs pour garantir la poursuite de leurs activités, cela confère à la Mauritanie un levier de négociation important qu'elle devrait savoir exploiter avec intelligence.
Mais disposer d'un moyen de pression ne signifie pas nécessairement savoir l'utiliser !
C'est précisément là que se situe le défi pour la ministre Aïssata Lam :
Entrera-t-elle dans les négociations avec pour seule priorité de préserver l'accord à n'importe quel prix, ou cherchera-t-elle à rétablir l'équilibre et à corriger les déséquilibres existants, afin que la Mauritanie obtienne des retombées économiques et sociales à la hauteur de la valeur de ses ressources ?
L'enjeu ne consiste pas uniquement à augmenter la contribution financière européenne. Il s'agit également de revoir l'ensemble des dispositions relatives aux volumes de capture, aux espèces ciblées, aux zones de pêche, au contrôle des navires, à l'emploi de la main-d'œuvre locale, au transfert de technologies et au respect des normes environnementales.
Il est également indispensable de mettre en place des mécanismes transparents permettant de vérifier les quantités réellement pêchées, au lieu de se limiter aux volumes théoriques inscrits dans les accords.
Car une richesse dont l'État ne maîtrise pas les volumes d'exploitation ne peut faire l'objet d'une évaluation équitable de la contrepartie qu'il reçoit.
III. Le citoyen mauritanien, grand absent du partage des richesses
L'une des contradictions les plus douloureuses du secteur de la pêche réside dans le fait que le citoyen mauritanien ne ressent pas concrètement les bénéfices que devrait lui procurer l'appartenance de son pays à l'une des zones halieutiques les plus riches de la région.
Les prix du poisson sur les marchés locaux demeurent élevés au regard du pouvoir d'achat d'une large partie de la population, alors que des quantités importantes de la production sont orientées vers l'exportation.
Une question de prix particulièrement préoccupante a été soulevée à ce sujet et mérite une enquête approfondie :
Il est notamment avancé que certains produits halieutiques seraient vendus aux Européens à environ 600 anciennes ouguiyas le kilogramme, tandis que le consommateur mauritanien serait contraint de débourser jusqu'à 4 000 anciennes ouguiyas pour un kilogramme sur le marché local.
Si cette comparaison est confirmée pour des produits de même espèce, de qualité comparable et à des stades commerciaux équivalents, nous serions alors face à un déséquilibre économique et social qui appelle des explications et des responsabilités.
Comment un pays maritime peut-il laisser ses propres citoyens payer si cher pour consommer un poisson provenant de ses propres eaux ?
Où se crée et où va la valeur ajoutée entre l'extraction, l'exportation et la commercialisation auprès du consommateur final ?
Il appartient à la nouvelle ministre d'ouvrir ce dossier, de réexaminer les circuits de commercialisation et de distribution, de garantir une part équitable de la production au marché national et d'encourager les investissements dans le stockage, la chaîne du froid, le transport et la transformation industrielle.
La richesse maritime ne doit pas rester une simple ressource destinée à l'exportation. Elle doit également devenir un véritable levier de sécurité alimentaire pour les Mauritaniens.
IV. La pêche artisanale et les professionnels : les maillons les plus vulnérables
Il est impossible d'évoquer la réforme du secteur de la pêche sans s'arrêter sur la situation des pêcheurs artisanaux et des professionnels, qui constituent une composante essentielle du tissu économique et social de cette activité.
Ces acteurs font face à des difficultés persistantes : conditions de travail souvent précaires, coût élevé des équipements et du carburant, insuffisance des capacités de stockage et de conservation, accès limité au financement, difficultés d'accès aux marchés et concurrence déséquilibrée avec les grands opérateurs économiques.
Dans bien des cas, le petit pêcheur se retrouve face à un système commercial dans lequel il ne dispose ni du pouvoir de négociation ni de la capacité de maîtriser les prix.
La responsabilité du ministère est donc de redonner toute sa place à la pêche artisanale, non pas à travers des discours ou des visites de terrain, mais au moyen de politiques concrètes garantissant la protection sociale, l'amélioration des conditions de travail, l'accès au financement, le développement des infrastructures et le renforcement des coopératives professionnelles afin qu'elles puissent jouer un véritable rôle économique.
Un secteur ne peut être considéré comme performant lorsqu'il génère des revenus importants tout en maintenant ses petits producteurs dans la position la plus fragile de la chaîne de valeur.
V. La faiblesse de la transformation industrielle : des richesses exportées à l'état brut et des emplois perdus
L'une des principales faiblesses structurelles de la pêche mauritanienne réside dans l'insuffisance des capacités de transformation des ressources maritimes en produits industriels à forte valeur ajoutée.
Au lieu de devenir un centre régional de transformation, de conserverie, de congélation, de stockage et d'exportation de produits de la mer, la Mauritanie continue de faire face à d'importants défis dans le développement de ses chaînes de production, de transformation et de commercialisation.
Cette situation signifie que le pays ne perd pas seulement une partie de la valeur économique de ses ressources. Il se prive également de milliers d'emplois potentiels, d'opportunités de transfert de compétences et de technologies, ainsi que de la possibilité de bâtir des entreprises nationales capables de rivaliser sur les marchés internationaux.
Exporter du poisson n'est pas un problème en soi. Le véritable problème apparaît lorsque l'exportation se substitue à la transformation industrielle et que la Mauritanie demeure un simple fournisseur de matières premières, tandis que d'autres pays se chargent de leur transformation, de leur commercialisation et de leur revente, en réalisant l'essentiel des bénéfices.
L'une des priorités de la réforme devrait donc être l'élaboration d'une véritable stratégie industrielle, encourageant les investisseurs nationaux et conditionnant les avantages accordés aux investissements étrangers à leur contribution effective à l'emploi, à la formation professionnelle et à la transformation locale.
VI. Contrôle, transparence et risque d'épuisement des ressources halieutiques
La question du contrôle des ressources maritimes est tout aussi importante que celle des accords internationaux.
La mer n'est pas une ressource inépuisable. Une exploitation excessive et insuffisamment encadrée risque de transformer une opportunité de développement en une crise écologique et économique menaçant les générations futures.
D'où la nécessité de renforcer les capacités de surveillance maritime, de moderniser les systèmes de suivi des navires, d'améliorer les mécanismes d'inspection, de réexaminer les licences de pêche et de rendre publiques les données relatives aux volumes capturés, aux espèces ciblées et aux bénéficiaires des autorisations.
Les résultats des opérations de contrôle et d'inspection, ainsi que les infractions constatées et les sanctions prononcées, devraient également être accessibles au public. La gestion d'une richesse nationale ne saurait rester un dossier fermé, dont les citoyens ne connaissent que les informations que les autorités décident de communiquer.
Une question essentielle se pose alors :
Le ministère dispose-t-il d'une base de données précise et actualisée sur l'état des stocks halieutiques, les volumes réellement prélevés et les capacités de renouvellement biologique des ressources ?
Les décisions relatives à l'octroi des licences et à la fixation des quotas reposent-elles sur des données scientifiques indépendantes et fiables ?
L'absence de transparence dans ce domaine ne porte pas seulement atteinte à l'équité de la concurrence. Elle ouvre également la voie aux conflits d'intérêts, à la mauvaise gouvernance et à la surexploitation des ressources.
VII. Les ports et les infrastructures : un secteur étranglé en son cœur
Il est impossible de bâtir un secteur de la pêche moderne sans disposer de ports équipés, d'installations de débarquement, d'infrastructures de stockage et de réfrigération, de réseaux de transport efficaces ainsi que de laboratoires capables d'assurer le contrôle sanitaire et la qualité des produits.
La Mauritanie demeure confrontée à des défis importants dans le développement de cet ensemble d'infrastructures, qui devrait pourtant être à la mesure de ses richesses maritimes et de ses ambitions économiques.
Le développement des infrastructures portuaires ne doit pas se limiter à la construction d'installations ou à l'inauguration de projets. Il doit être évalué à l'aune de sa capacité à améliorer les conditions de travail, à réduire les coûts de production, à attirer les investissements et à renforcer la compétitivité des produits nationaux.
Il est également indispensable de renforcer la recherche scientifique marine et de donner aux institutions spécialisées les moyens d'accomplir pleinement leurs missions en matière d'évaluation des stocks halieutiques, de surveillance des évolutions environnementales et de formulation de recommandations techniques destinées à éclairer les décisions gouvernementales.
On ne peut pas gérer une mer aussi riche avec une mentalité administrative traditionnelle. La protection d'une ressource stratégique exige de la science, des données fiables, des mécanismes de contrôle et une véritable culture de la responsabilité.
VIII. Aïssata Lam : dispose-t-elle des clés de la réforme ?
Par souci d'équité, il convient de reconnaître qu'Aïssata Lam n'est pas une novice dans les domaines de l'administration, de l'économie et des partenariats internationaux.
Elle a bénéficié d'une formation universitaire de haut niveau à Montréal et à Harvard, a travaillé au sein d'institutions internationales et a dirigé l'Agence de promotion des investissements de Mauritanie pendant quatre ans. Cette expérience lui a permis d'acquérir des compétences dans les domaines du financement, de l'attraction des investissements et de la gestion des partenariats.
Ces atouts peuvent lui conférer un avantage dans ses relations avec les partenaires internationaux, dans la compréhension des intérêts économiques complexes et dans la conduite de négociations difficiles.
Cependant, la gestion du secteur de la pêche est différente de celle des dossiers généraux de l'investissement. La mer obéit à des réalités techniques, biologiques et économiques spécifiques, ainsi qu'à des équilibres politiques et sociaux et à des impératifs environnementaux particulièrement sensibles.
Il ne suffit donc pas d'être compétente en diplomatie économique si l'on ne s'entoure pas d'une équipe technique indépendante et expérimentée, maîtrisant parfaitement l'état des stocks halieutiques, les accords internationaux, l'économie de la pêche et les mécanismes de surveillance maritime.
Sa réussite ne dépendra pas uniquement de ses compétences personnelles. Elle nécessitera également un mandat politique clair, une véritable volonté gouvernementale de mettre fin aux dysfonctionnements et des institutions capables de faire appliquer les décisions, à l'abri des pressions des groupes d'influence et des intérêts particuliers.
IX. Par quoi la ministre devrait-elle commencer ?
Le véritable examen d'Aïssata Lam ne devrait pas s'achever avec la signature d'un nouvel accord avec les Européens ni avec l'organisation d'une série de visites de terrain dans les établissements relevant de son département.
Il devrait plutôt constituer une occasion de lancer une révision globale du système de gestion des ressources maritimes, autour de priorités clairement définies :
1. Réexaminer les accords de pêche étrangers afin de garantir une contrepartie financière et économique proportionnelle à la valeur des ressources exploitées.
2. Publier des données précises et transparentes sur les volumes de captures, les licences, les recettes et les redevances.
3. Protéger les stocks halieutiques contre la surexploitation et subordonner l'octroi des autorisations à des critères scientifiques et environnementaux rigoureux.
4. Donner la priorité au marché national et garantir aux citoyens un accès au poisson à des prix abordables.
5. Développer la pêche artisanale et améliorer les conditions sociales et économiques des professionnels du secteur.
6. Encourager les industries de transformation, accroître la valeur ajoutée locale et créer des emplois pour les jeunes.
7. Réformer les mécanismes de contrôle et de reddition des comptes, tout en luttant contre les conflits d'intérêts et les avantages injustifiés.
8. Moderniser les ports et les infrastructures de réfrigération, de stockage et de transport, tout en renforçant la recherche scientifique marine.
● Conclusion : nous ne voulons pas seulement un nouvel accord, mais une nouvelle politique de la mer
La Mauritanie n'aborde pas ses négociations avec l'Union européenne dans une position de faiblesse, contrairement à ce que pourraient laisser entendre certaines déclarations. Notre pays possède une ressource stratégique dont les flottes européennes ont besoin. Il dispose donc de leviers importants qu'il doit utiliser pour défendre ses intérêts nationaux.
Mais la force de négociation ne suffit pas lorsqu'elle n'est pas soutenue par une vision claire de la gestion des ressources maritimes, des institutions solides, une décision politique indépendante et une volonté réelle de placer l'intérêt du citoyen au-dessus des intérêts des groupes de pression et des bénéficiaires d'avantages particuliers.
Aïssata Lam dispose aujourd'hui d'une occasion de démontrer que le renouvellement des visages au sein du gouvernement peut aussi signifier un renouvellement des politiques publiques, et que l'expérience académique et internationale peut se traduire par des résultats concrets dans la vie quotidienne des citoyens.
La réussite ne se mesurera ni au nombre d'accords signés par la ministre ni au seul montant des recettes versées au Trésor public. Elle devra être évaluée à partir de la valeur ajoutée qui reste en Mauritanie, des emplois créés par le secteur, de sa contribution à la sécurité alimentaire et de sa capacité à préserver les ressources au bénéfice des générations futures.
La mer mauritanienne n'appartient pas aux flottes étrangères. Elle ne constitue pas non plus un privilège réservé à quelques groupes économiques. Elle ne saurait être réduite à une simple ligne dans le budget de l'État.
Elle représente un patrimoine national et un droit des générations présentes et futures. Il appartient au gouvernement de veiller à son exploitation rationnelle, à sa protection et à une répartition équitable des richesses qu'elle génère.
Quant à Aïssata Lam, son véritable examen ne se jouera pas uniquement face au commissaire européen, mais aussi face aux dysfonctionnements d'un secteur entier qui attend depuis longtemps une volonté politique capable de le faire sortir du cercle des promesses pour l'engager sur la voie des réformes.
*La jeune ministre réussira-t-elle l'épreuve de la mer et parviendra-t-elle à engager une véritable réforme de ce secteur économique stratégique ?*
La question est majeure. Les prochains jours et les prochaines décisions apporteront les premiers éléments de réponse.
Mohamed Abderrahmane Ould Abdallah
Journaliste
medabd388@gmail
