La Mauritanie, de l'Etat républicain à l’Etat tribal

Etat et tribu en Mauritanie

accueil Ghazouani à Atar

Incontestablement, en ce dimanche 20 septembre 2026, date de la visite du Président Ghazouani en Adrar, la Mauritanie fait un bond extraordinaire vers le passé, vers l’ère des Emirs et des tribus. Un paradoxe saisissant, entre un Etat qui proclame son unité républicaine tout en étant structurellement capturé par des logiques tribales. Ce phénomène, loin d'être un vestige du passé, s'est renforcé ces dernières années, notamment sous la présidence de Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, créant une tension permanente entre le discours officiel et la réalité du pouvoir.

Aujourd’hui, la visite qu’effectue le président Mohamed Cheikh Ghazouani en Adrar, démontre clairement le retour devant la scène d’une réalité longuement constatée, le poids persistant de la logique tribale face aux valeurs proclamées de la République.

Une sorte de compétition oppose ainsi, depuis l’annonce de la visite présidentielle, les différentes tribus et factions de la région, à qui mobilisera plus de gens à l’accueil, à qui aura une meilleure vision sur les réseaux sociaux et à qui reviendra en fin de compte le palme d’or de la réussite de cette visite.

Oulad Ghaylan, Oulad Akchar, Ehel Moma, Ideychili, Smasside, Oulad Amoni, Torchan, Teyziga...Chacun y va de ses 4X4 rutilantes, de ses villas ouvertes aux délégations venues des quatre coins du pays, de ses chameaux et ruminants immolés, de ses griots et de ses troubadours, de ses influenceurs et de ses bloggeurs.

Des étalages insolents de fortunes dont une grande partie directement tirée des caisses de l’Etat, des projets détournés ou des marchés publics mal exécutés.

Pendant trois jours, toute la République, sa vie sociale, économique et politique, cessera de fonctionner, Les pauvres, les coupures d’électricité et d’eau, les services de santé et de sécurité, tout s’arrêtera dans l’ensemble du territoire, car tous les agents de l’Etat, de ses hommes d’affaires et de ses décideurs ou presque, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest du pays, sont à Atar.

Jamais le «m’a tu vu» n’aura autant d’audience que dans cette ville dont les populations manquent du plus essentiel de leurs besoins depuis belle lurette, depuis que les tribus se sont emparés de la République.  

Un État républicain à capture tribale

La Mauritanie contemporaine est le théâtre d'une contradiction profonde. D'un côté, les institutions républicaines, héritées de l'indépendance de 1960, proclament l'égalité des citoyens et l'indivisibilité de la nation. De l'autre, le pouvoir tribal s'est imposé comme une caractéristique structurante de la politique, capturant les institutions étatiques depuis l'ère post-coloniale.

Cette dynamique ne se limite pas à des affiliations sociales ; elle constitue un système de gouvernance parallèle où les tribus agissent comme des relais locaux influençant les décisions politiques, économiques et sécuritaires par le biais d'un clientélisme important. L'État n'est plus un arbitre neutre, mais un gardien du système tribal qui l'utilise et le renforce activement pour assurer son propre maintien.

La construction historique d'un système

L'hégémonie tribale actuelle n'est pas un accident. Elle résulte d'un processus historique délibéré. En effet, l'administration française a codifié les hiérarchies tribales en s'appuyant sur des chefs comme relais locaux, marginalisant les Haratines et les Afro-Mauritaniens. Ce système néopatrimonial a survécu à l'indépendance.

Après le premier putsch militaire, en 1978, la corporation des officiers supérieurs a remodelé le jeune État pour l'acclimater aux prérequis de la tribu et de l'ethnie comme source tacite de légitimité. La structure administrative, quoique centralisée en apparence, a été prise d'assaut par les forces centrifuges tribales.

La réforme foncière de 1983 et les purges de 1989 sont des événements qui ont permis l'expropriation de terres afro-mauritaniennes au profit de tribus alliées au régime, marquant un tournant dans la consolidation de l'emprise tribale sur l'économie.

Le monopole tribal exerce une capture Institutionnelle sur l’Etat

L'emprise des tribus arabo-berbères et des féodalités négro-mauritanienes sur les institutions mauritaniennes est aujourd'hui totale et documentée.

Les tribus et les chefferies négro-mauritaniennes contrôlent 72% des sièges au Parlement et 85% des postes exécutifs.

Dans le secteur de la défense et de la sécurité, 90% des officiers supérieurs sont issus des tribus, soulignant leur emprise sur les fonctions régaliennes de l'État.

Sur le plan économique, des clans tribaux et ethniques se sont arrogé les ministères-clés leur permettant de verrouiller les décisions stratégiques.

La tribu comme Instrument politique

Le tribalisme n'est pas seulement une structure de pouvoir, c'est aussi un outil de compétition intense entre clans pour la gestion des institutions publiques. Les élites politiques instrumentalisent les affinités ou les rivalités tribales pour consolider leur propre pouvoir. Cette dynamique est renforcée par l'usage des finances publiques. Le parti au pouvoir consacre une part importante de son budget à la mobilisation des communautés tribales arabo-berbères et les chefferies négro-africaines, présentées comme le socle du maintien de l'influence politique.

La rhétorique de Ghazouani sur l’anti-tribalisme et le renforcement structurel

La présidence de Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani (élu en 2019) incarne parfaitement cette tension. Fils d'un chef spirituel de la tribu maraboutique des Ideyboussat, il a multiplié les discours dénonçant le tribalisme :

En novembre 2025, à Nbeiket Lahwach, il réaffirme la nécessité de lutter contre tout discours identitaire et appelle à une « rupture définitive » avec la tribalité.

S’en est suivi immédiatement, l’intervention du  Premier Ministre interdisant aux fonctionnaires de participer à des activités tribales ou communautaires.

Cependant, cette posture officielle contraste fortement avec les dynamiques internes. C'est l'État lui-même qui maintient et tire profit du système tribal. Les nominations continuent d'être attribuées sur des bases tribales et régionales, et la tribu demeure le principal moyen d'ascension sociale et d'accès aux privilèges.

Les tentatives de réforme et leurs limites

L'histoire montre que les appels à l'unité nationale se sont heurtés à la résilience du système. Ainsi, dès 1974, le père fondateur Mokhtar Ould Daddah avait commencé déjà à sanctionner les fonctionnaires participant à des réunions tribales, conscient de l'incompatibilité entre l'État naissant et les structures rivales.

En 1977, il dénonce dans une circulaire l'ingérence des fonctionnaires dans les affaires régionales pour des motifs tribaux. En février 2020, une circulaire du ministre de l'Intérieur interdit les réunions tribales dans l'administration. Elle est rapidement tombée en désuétude.

Ces échecs répétés illustrent la profondeur de l'ancrage tribal et la difficulté pour l'État de s'affranchir d'un système qui le constitue en partie.

Entre une démocratie illusoire et une réforme Impossible, la Mauritanie se trouve dans une impasse structurelle. Le tribalisme n'est pas un vestige du passé, mais un pouvoir parallèle organisé qui défie l'autorité de l'État. Tant qu'il sera toléré, l'État restera faible et la démocratie illusoire. Le suffrage universel lui-même est souvent vidé de sa substance, transformé en théâtre d'allégeances où l'individu suit la consigne du chef de tribu plutôt que sa propre conscience.

La question centrale n'est plus de savoir si l'État mauritanien est une structure ethno-tribale, mais comment en sortir. Cela exigerait une refondation profonde du pacte national, une véritable volonté politique et, surtout, une prise de conscience générale que la Nation ne peut se construire sur des loyautés héritées du passé. Le défi est immense : il s'agit de transformer un État de composantes en un véritable État de citoyens.

Cheikh Aïdara