Le Nord dépossédé : Élégie pour une terre opulente et un peuple indigent

Un autochtone du Nord écrit sur la dépossession des locaux

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Il est une géographie de l'absurde en Mauritanie. Elle s'étend d'Akjoujt à Bir Moghrein, en passant par Atar, Nouadhibou et Zouérate. Cinq noms, cinq jalons d'une même dépossession. C'est le Septentrion, l'immense Nord, qui couvre plus de la moitié du territoire national et qui porte, dans ses entrailles, la fortune de l'État et pourtant, jamais terre ne fut si riche et peuple si clochardisé.

Contemplez le paradoxe.

À  Akjoujt, l'antique capitale du cuivre, l'or est désormais arraché à la terre d'Inchiri. La richesse s'envole, la ville demeure, exsangue, condamnant sa jeunesse à l'oisiveté forcée au bord du cratère.

À  Atar, joyau de l'Adrar, gardienne des bibliothèques de Chinguetti et de la mémoire de l'Azougui, l'histoire est majestueuse mais le présent est une agonie lente,capitale du vide, elle contemple ses enfants partir, faute d'horizon.

À Nouadhibou, la presqu'île du Cap Blanc, où aboutit le plus long train du monde. Elle est le port par où s'écoule le sang de fer du Tiris, et où se brade l'argent de la mer. Ville-monde, ville-marché, mais où le pêcheur autochtone et le docker vivent dans la précarité la plus crue, relégués à la périphérie de leur propre opulence halieutique et minière.

À Zouérate, enfin, le cœur battant,la vache à lait de la République,c'est d'elle que provient le tiers des revenus de la Nation. C'est elle qui finance les ministères, les routes du Sud et le faste de Nouakchott et que lui rend-on ? La poussière des Guelbs, la soif, l'attente,une ville-usine, sans eau pérenne, sans urbanité.

Et à Bir Moghrein, aux confins, sentinelle oubliée à la lisière de l'Algérie et du Sahara Occidental, le dénuement atteint son paroxysme.,terre de souveraineté, mais non de citoyenneté. On y tient le drapeau, on n'y apporte point le développement.

Ce Nord est uni par un même linceul : la route dite du désespoir. Ce ruban d'asphalte disloqué qui, d'Atar à Akjoujt, de Nouadhibou à Zouérate, n'est plus une voie de communication mais une épreuve, un lieu où l'on meurt d'aller d'une ville à l'autre.

Dans ce contexte, que signifie la visite présidentielle ? Elle n'est point une politique publique, elle est une liturgie,une visite de figuration.

Le rituel est immuable : l'arrivée à la passerelle de l'avion, la revue des troupes, les notables convoqués, les banderoles à la gloire des réalisations, et le Conseil des ministres saluant la mobilisation exceptionnelle des populations. On inaugure un projet déjà inauguré, on lance un projet qui ne verra jamais le jour, et l'on s'en va, laissant derrière soi le désert intact dans son abandon.

Car le pouvoir ne vient pas au Nord pour le développer ; il vient s'y figurer lui-même, s'y donner l'image de la Nation une et indivisible, tout en perpétuant le système extractif qui en est la négation.

Pendant ce temps, les fils de cette terre qui ont refusé la figuration croupissent,ceux qui ont demandé des comptes sur l'emploi local à la SNIM et à Maaden, ceux qui ont dénoncé la spoliation, ceux qui ont refusé d'applaudir. Le Nord méprise ses fils quand ils se lèvent ; il les préfère emprisonnés que lucides.

Dès lors, une question s'impose, non plus politique, mais morale, presque poétique dans sa gravité : pourquoi accueillir ?

L'accueil, en diplomatie tribale, est un honneur que l'on rend à celui qui apporte. Que porte cette visite, sinon le rappel de notre propre indigence au milieu de notre richesse ?

Les Nordistes ne doivent même pas accueillir le Président. Non par sédition, mais par esthétique de la dignité. On n'accueille pas avec des fleurs celui qui vous a laissé sans eau. On ne déroule pas de tapis sur une route qui vous tue. On ne brandit pas de portrait géant quand le visage de ses propres enfants est flétri par le chômage et l'exil.

Que le Nord reste silencieux,que les rues d'Akjoujt, d'Atar, de Nouadhibou, de Zouérate et de Bir Moghrein demeurent vides ce jour-là,ce silence vaudra plus que tous les discours. Il sera le premier acte de réappropriation d'une terre riche qui n'aspire qu'à cesser d'être clochardisée.

De la page de Sid’ahmed Khlil