Mauritanie, recrudescence des viols en l’absence de loi et de protection des victimes de plus en plus jeunes, 7 ans, 4 ans, et même handicapées

Viols en Mauritanie

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Chaque jour et chaque nuit, des familles éplorées sont devant les instances des hôpitaux et les portails des commissariats des mineurs, à Nouakchott et dans les régions. Les viols se multiplient. En l’espace de quelques jours, trois viols ont été déclarés, une fillette de 7 ans à Toujounine, une handicapée à Tarhil et une gamine de 4 ans, dans un quartier périphérique.

Dans son rapport de 2025, l’Association mauritanienne pour la santé de la mère et de l’enfant (AMSME) a recensé 395 cas de viol, dont 334 filles, 23 garçons et 18 filles en situation de handicap. Les meurtres aussi augmentent, ainsi que les agressions.

Rien qu’au mois de septembre 2026, notamment des cas rapportés par les médias et les réseaux sociaux, trois cas de meurtre atroce ont porté l’un sur un matricide et deux autres sur des fratricides.Les agressions à mains armées sont incalculables.

Nouakchott et les grandes villes se sont transformés ainsi, au fils des ans, en de véritables repaires de bandes criminelles, en haillons ou en costumes cravates ou en boubou Izbi. Leur nombre ne cesse de croître..

Les réseaux de trafiquant essaiment comme des mouches, dans divers secteurs, trafic de stupéfiants, d’armes, de fausses monnaies, de devises, d’or.Ces puissants réseaux sont souvent tenus par de puissants cartels de la drogue, intouchables, qui abreuvent les écoles et divers lieux.

La drogue est en effet partout, dans les établissements scolaires, dans les taudis et les demeures modestes, dans les villas cossues. Chacun selon ses moyens. La cocaïne ou l’héroïne pour les nantis, le chanvre indien pour la classe moyenne, le diluant ou l’eau de Roche pour les bandits de quartier.

La police, la gendarmerie, la douane font leur travail. Ils enquêtent, arrêtent les auteurs et les fourguent à la justice. Des kilos sont saisis. Les auteurs, s’ils appartiennent à la haute société, jouissent de protection très élevés, ou appartiennent à de puissantes personnalités, sont libérés. Les pauvres vont meubler les prisons-université, d’où ils sortiront plus tard, récidivistes patentés, avec des grades encore plus élevés dans le monde de la délinquance.

Pas de protection des victimes de viol et pas de loi

En Mauritanie, les condamnations pour viol restent rares et se heurtent à d'importants obstacles juridiques, sociaux et institutionnels, bien que de récents drames continuent de susciter une forte indignation populaire et des appels pressants à la réforme. 

Il faut dire que le cadre juridique a du mal à prononcer des condamnation dans les affaires de viol. Le code pénal mauritanien, fortement influencé par la charia, ne contient pas toujours de définition précise et moderne du viol, ce qui laisse une grande marge d'interprétation aux juges. 

Les victimes qui portent plainte risquent parfois d'être poursuivies pour zina (relations sexuelles hors mariage) si elles ne parviennent pas à prouver de manière irréfutable l'absence de consentement, créant un climat de peur et de stigmatisation. Comme le souligne un rapport de Human Rights Watch sur les survivantes de viol exposées à de graves risques, cette double peine dissuade de nombreuses femmes à saisir la justice.

Les condamnations prononcées par les tribunaux varient fortement d'une affaire à l'autre, oscillant entre quelques années de prison ferme et des peines plus lourdes selon la gravité et la médiatisation des dossiers. 

Ainsi, l’indignation publique est à son comble.  Des faits divers tragiques (notamment des agressions de fillettes ou de jeunes femmes) continuent de secouer régulièrement la société mauritanienne, provoquant des manifestations de rue et des interpellations relayées par les organisations de défense des droits humains.

La société civile et certaines initiatives institutionnelles tentent de briser le silence et d'améliorer la prise en charge des victimes, même si les projets de loi spécifiques, notamment la Loi Karama, peinent à faire l'unanimité face aux résistances conservatrices et religieuses.

Arrangements familiaux et impunité

En Mauritanie, les arrangements familiaux et règlements à l'amiable après un viol constituent une pratique courante, principalement encouragée par la stigmatisation sociale, le manque de définitions juridiques claires du viol dans le Code pénal, et le risque de poursuites judiciaires pénalisant les victimes elles-mêmes. 

Les dynamiques sociologiques et juridiques qui entourent ces arrangements s'expliquent par plusieurs facteurs. La législation mauritanienne criminalise le zina. Si une victime dépose plainte pour viol et que l'absence de consentement n'est pas formellement prouvée selon les standards requis par les juges, la procédure peut être détournée. La victime s'expose alors à des accusations de relations sexuelles hors mariage et risque l'incarcération. Pour préserver la sécurité de la victime, de nombreuses familles choisissent de ne pas faire appel aux autorités et de régler le litige en interne.

Le viol demeure ainsi un sujet profondément tabou au sein de la société mauritanienne. Porter l'affaire sur la place publique ou devant les tribunaux est souvent perçu comme une source de déshonneur pour le groupe familial. Les négociations à l'amiable visent donc à dissimuler l'agression pour protéger la réputation de la victime et de sa parenté. Ce qui encourage l'impunité et la récidive.

Pour clore définitivement le différend et éviter les conflits intertribaux ou interfamiliaux, l'arrangement peut impliquer une compensation financière accordée à la famille de la victime ou l'obligation pour l'agresseur de l'épouser. 

Bien que des lois protègent les mineurs (Ordonnance de 2005), les textes du Code pénal concernant les agressions sexuelles sur adultes restent flous. Le projet de loi dit Karama, portant sur les violences basées sur le genre ont fait l'objet de vifs débats et de retraits successifs au Parlement en raison de blocages liés à leur interprétation religieuse et culturelle. 

Face à cette situation, les associations de défense des droits humains, telles que l'Association Mauritanienne pour la Santé de la Mère et de l'Enfant (AMSME) ou Human Rights Watch dénoncent régulièrement ces arrangements qui favorisent l'impunité des agresseurs au détriment des droits et de la prise en charge médicale et psychologique des victimes.

Le rapport de Human Rights Watch

Le rapport de 101  pages de Human Rights Watch, intitulé " Ils m'ont dit de garder le silence : obstacles rencontrés par les survivantes d'agressions sexuelles pour obtenir justice et réparations en Mauritanie " conclut que lorsque les survivantes de violences sexuelles osent s’exprimer, la police et les autorités judiciaires ne respectent ni leurs droits, ni même leur dignité.

L’ONG internationale a constaté que les procédures d’enquête ne garantissaient pas la vie privée, ni les règles de confidentialité, qu’elles offraient rarement la possibilité d’interagir avec des agents de sexe féminin et qu’elles pouvaient virer à l’enquête sur la moralité de la survivante de viol. De nombreuses survivantes ont un accès limité ou inexistant à l’assistance juridique, aux soins médicaux et psychologiques et à l’aide sociale.

Human Rights Watch avait interrogé 33 filles et femmes ayant rapporté avoir été violées, ainsi que des membres d’organisations non gouvernementales, des avocats et des responsables du gouvernement. Human Rights Watch a envoyé à plusieurs ministères et entités du gouvernement mauritanien une lettre contenant des conclusions préliminaires et des demandes d’informations. Le Commissariat aux droits de l’Homme et à l’action humanitaire a coordonné une réponse conjointe et détaillée du gouvernement reçue le 31 août, après la finalisation du rapport.

Commissaire Hindou Mint Mohamed Laghdaf, une fonctionnaire au service des victimes

Le 4 décembre 2024, le zoom a été pointé sur la commissaire Hindou Mint Mohamed Laghdaf, à la tête d’une des brigades des mineurs à Nouakchott. Un large portrait qui la présente comme «la fonctionnaire qui se bat pour les enfants victimes de violences sexuelles en Mauritanie».

Dans ce dossier qui lui a été consacré, elle affirme se lever parfois à 4 heures du matin pour suivre une affaire. Face aux violences et aux abus, elle est toujours prête à répondre à l’appel et veille à ce que les mineurs les plus vulnérables du pays soient entendus, en particulier dans une société où les tabous sexuels et culturels enferment souvent les survivants dans le silence.

Un système en crise

La Mauritanie connaît une véritable crise liée à la violence fondée sur le genre affectant les femmes, les filles et les garçons. Même les données du Gouvernement, que l’on estime limitées, indiquent que 10 % des filles et des femmes âgées de 15 à 49 ans ont subi des violences physiques, 6 % d’entre elles étant des violences sexuelles. Pourtant, deux tiers des cas ne sont pas signalés en raison de pressions culturelles.

La brigade de Hindou Laghdaf et le nombre croissant d’unités dirigées par des femmes permettent de briser le silence et incitent les familles à témoigner.

« Les violences sexuelles ont toujours été taboues en Mauritanie et les familles réglaient généralement les problèmes entre elles. Nous avons sensibilisé les écoles et les médias à l’existence de nos brigades spécialisées pour les mineurs, de sorte que les familles connaissent mieux leurs droits et sont désormais plus enclines à venir elles-mêmes déposer une plainte », explique la commissaire.

Rapport 2025 de AMSME

Le rapport 2025 de l’Association mauritanienne pour la santé de la mère et de l’enfant (AMSME) décrit un pays où l’agression à caractère sexuel est généralement appréhendée comme une composante de la problématique plus large des violences faites aux femmes et aux enfants. Cette problématique s’inscrit dans un contexte sociétal marqué, depuis des générations, par la persistance de rapports inégaux entre les hommes et les femmes.

Selon le rapport, si toutes les femmes peuvent, à un moment ou à un autre de leur vie, être confrontées à une agression sexuelle, les études menées dans différents contextes convergent pour montrer que certaines catégories sont particulièrement exposées. Les filles mineures, ainsi que certains garçons mineurs, constituent des groupes particulièrement vulnérables à ces agressions, lesquelles se caractérisent souvent par une absence de dénonciation et l’enracinement d’une véritable culture du silence

Ainsi, rien que pour l’année 2025, l’AMSME a pris en charge dans ces 9 antennes, 1712 cas de femmes et enfants victimes ou exposés à des violences basées sur le genre VBG ainsi que des incidences de protection répartis.

L’ONG affirme avoir recensé 395 survivantes de violences sexuelles dont 334 mineurs parmi elles 311 filles, 23 garçons  et 18 filles en situation de handicap, pour 495 auteurs d’agresseurs appréhendés. .

Le rapport indique que 342 dossiers ont été déposés par l’AMSME devant les différentes cours, correctionnelles et criminelles, du pays.

Le nombre de dossiers ayant fait l’objet d’arrangements familiaux est de 179, contre 71 auteurs envoyés en prison, 31 sous contrôle judiciaire, 54 agresseurs non retrouvés ou inconnus et deux abandons de poursuite.

Le nombre d’auteurs de viols jugés et condamnés est de 74, selon le Rapport de l’AMSME, 5 condamnés à 12 ans de prison, 23 condamnés à 10 ans, 11 condamnés à 5 ans, les autres condamnés entre 8 ans et 1 an.

Reste que 118 filles et femmes violées sont tombées enceintes suite à leur viol, 53 à Nouakchott et 65 à l’intérieur du pays.

Pour l’AMSME, il est devenu important et urgent de voter la loi Karama protégeant les femmes et les filles, ainsi que les garçons contre les violences basées sur le genre y compris la violence sexuelle

Comme il est devenu urgent, selon l’ONG, de mettre en place des stratégies pour la protection des enfants nés issue de viol qui sont rejetés socialement.

En effet, l’AMSME constate que l’année 2025 a vu la plus grande naissance de 118 enfants nés hors mariage issu de viol et sans aucune protection sociale.

Cheikh Aïdara

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