
C’est une première dans les annales de l’histoire judiciaire en Mauritanie, selon Me Sid’El Mokhtar, membre du collectif des avocats qui assure la défense des militants du mouvement antiesclavagiste IRA. Ces derniers ont été déférés en prison ce lundi 23 février 2026 pour avoir dénoncé un cas d’esclavage, celle de la petite Nouha Mohamed, 11 ans.

Manifestation des militants d'IRA devrant le Tribunal régional de Nouakchott-Nord
Accusés de « Constitution en association de malfaiteurs », les militants de l’Initiative de Résurgence du mouvement Abolitionniste (IRA), organisation légalement reconnue, se voient enveloppés d’une accusation fausse dans son libellé et dans son contenu, selon leurs avocats. Sinon, comment expliquer, selon eux, qu’un Etat puisse continuer à reconnaitre légalement une organisation qualifiée d’Association de malfaiteurs sans tomber dans ses propres contradictions.
Et c’est pourtant l’accusation que leur a collé le juge d’instruction du tribunal régional de Nouakchott-Nord, devant lequel des membres du mouvement IRA ont comparu. Il s’agit de Abdallahi Abou Diop, Responsable au sein de l’organisation du volet des Droits de l’Homme, El Hadj Ould El Id, Coordinateur national du mouvement. Aujourd’hui en plus de ses deux responsables, le mouvement IRA compte six autres détenus, Lemrabott Mahmoud, Coordinateur au niveau de Nouadhibou, Warda Souleymane, arrêtée quelques jours auparavant et membre de la cellule de communication, en plus de Mohamed Vadel Eleyatt, Bounass Ahmeida responsable au niveau de la localité de Koumbi Saleh et deux femmes, Lalla Vatimetou et Rachida Saleck. Un autre militant a été arrêté au cours de la manifestation organisée sur les lieux du jugement.
L’histoire se répète et faute de motifs d’accusation, le parquet ayant renoncé à sa première accusation pour « fausse dénonciation », le qualificatif appartenance à une « association de malfaiteurs » est ressorti des tiroirs, selon les militants. D’après eux, cette qualification ne date pas d’aujourd’hui pour incriminer des défenseurs des droits de l’Homme qui osent soulever des questions d’esclavage ou contre des hommes politiques.

Abdallahi Abou Diop brandissant le bras sur la route vers le lieu du jugement
Il y a plus de trente ans, se rappellent-ils, elle avait servi à incarcérer des défenseurs des droits de l’Homme comme Boubacar Ould Messaoud, président de SOS Esclaves, Me Fatimata Mbaye et le défunt Cheikh Saadbou Kamara, au tout début des activités de l’Association Mauritanienne des Droits de l’Homme (AMDH), mais aussi contre des leaders politiques à l’image d’Ahmed Ould Daddah.
En 2011, aux premières sorties d’IRA, c’est la même accusation qui avait visé les activistes après l’affaire de l’esclave de la famille Saibout, soulignent-ils. Même scénario qu’aujourd’hui dans le cas de la petite Nouha. Sit-in ininterrompu des militants d’IRA pendant plusieurs jours. Répression policière qui avait fait plusieurs blessés dont le président du mouvement Birame Dah Abeid. Puis interpellation de sept militants, Tourad Zeyed, Cheikhna Cheikh, Sabar Houssein, Boulkheir Dieng, Moulaye Abdel Kérim Touré, Mokhtar Mohamed et Saleck Innala. Emprisonnement, puis procès, puis libération sans condamnation. La qualification qui leur a été collée reste la même : « constitution en association de malfaiteurs » au temps où IRA était une organisation non reconnue.

Aujourd’hui et malgré le statut légal de l’organisation, le juge aurait repris la même accusation, mettant l’Etat mauritanien dans l’embarras.
Les réactions sont nombreuses après ce premier round judiciaire. Les avocats, dont des ténors du barreau, comme les deux anciens bâtonniers, Me Youssouf Ould Cheikh Sidiya et Me Cheikh Ould Hindi, sont unanimes à reconnaître que les militants d’IRA aujourd’hui déférés en prison le sont injustement en totale violation de leurs droits.
D’ailleurs devant le juge d’instruction du tribunal régional de Nouakchott-Nord, ils ont tous gardé le silence arguant de la non compétence de ce tribunal à les juger. En effet, selon les avocats qui ont quitté le bureau du juge après avoir déposé leurs requêtes, cette affaire relève du Tribunal Spécial chargé des affaires d’esclavage devant lequel la plainte pour esclavage avait été déposée par IRA en tant que partie civile dans le dossier.
Une bataille judiciaire ardue s’est engagée et il est légitime de se demander si enfin, le droit sera au rendez-vous. En attendant, la famille incriminée est rentrée tranquillement chez elle alors que les antiesclavagistes dorment en prison.
Cheikh Aïdara