
Au cours d’une conférence de presse animée au siège de son mouvement, lundi 20 juillet 2026, le député et président d’IRA, Birame Dah Abeid, est revenu sur l’état des institutions de la République à l’ombre de l’affaire des deux députés Marième Cheikh Dieng et Ghamou Achour. Il a aussi évoqué la commission d’enquête sur les affaires de corruption que l’Assemblée Nationale s’apprête à mettre sur pied.
Jamais dans l’histoire politique de la Mauritanie, les institutions de la République n’ont été aussi piétinées dans la plus grande flagrance. Aujourd’hui, l’Exécutif affirme sans simagréé ni tergiversation qu’il commande toutes les autres institutions, le Parlement, la Justice et la Cour Constitutionnelle. La soumission est d’ores et déjà érigée en mode de gouvernance.
Dans les autres régimes dictatoriaux que la Mauritanie a connus à travers son histoire, cette suprématie de l’Exécutif sur les autres pouvoirs était plus nuancée, plus discrète, jamais affirmée ni étalée avec autant de violence et d’arrogance.
Au cours de la conférence, Birame affirme qu’ajourd’hui, il ne s’agit pas seulement du cas de deux députés visés par le pouvoir en place, mais de la question centrale sur l’état de la démocratie mauritanienne et l’avenir de ses institutions. Celles-ci sont-elles indépendantes ou au service du puissant du moment ?
Du statut de député
Birame Dah Abeid rappelle que les deux députés Mariem Cheikh Dieng et Ghamou Achour ont été élues par le peuple et que derrière elles se dressent des milliers de voix d'électeurs, hommes et femmes, qui ont porté leur libre choix sur elles, un choix qui mérite le respect.
Toucher au mandat des deux députés, souligne-t-il, c’est toucher à la voix de tous ceux qui les ont choisies, par-delà leurs propres personnes.
Birame rappelle que ces deux député ont ensuite été poursuivies, à travers une procédure dont la régularité déroge avec les bonnes mœurs et la tradition islamique, tout en restant contestée sur le plan juridique et constitutionnelle. Il a par la suite évoqué le flagrant délit jamais prouvé et sur la base duquel les juges ont contourné leur immunité parlementaire pour accélérer leur dossier. Or, poursuit-il en substance, le Conseil constitutionnel a pris une décision relative au statut des deux députés après leurs condamnations en première instance et en Appel. Sont-elles toujours députés ou non ?
« Le Conseil constitutionnel rappelle qu'un mandat parlementaire ne peut être regardé comme définitivement éteint tant que les questions juridiques qui le concernent demeurent ouvertes». Il s’agit là de la décision prononcée par la plus haute juridiction du pays et qui doit s’imposer à tous.
Birame de souligner que l’entrée au Parlement des deux députés après le refus de les laisser passer, c’était pour rappeler une évidence et non pour provoquer. Elles restent toujours des représentantes du peuple par la force de la loi. Et Birame de rappeler que la grâce que le président Ghazouani leur a accordé n’était pas un geste d’apaisement, mais un geste inachevé, puisqu’il met fin aux peines sans lever la déchéance des droits civiques et politiques des intéressées. Il y voit une contradiction à laquelle lui seul peut répondre.
L’expulsion manu militari
L’affaire des deux députés, Marième et Ghamou, jusqu’à l’intermède du sit-in dans leur bureau dans l’enceinte du parlement, a occupé pendant plusieurs semaines le devant de l’actualité. L’image est saisissante : deux députés, des dizaines de pick-up ceinturant l’Assemblée nationale, puis une expulsion musclée. Entre temps, c’est l’autorité du Conseil Constitutionnel qui était piétinée au passage sous les bottes de la garde-nationale et l’incurie du bureau du parlement. Le tout sous l’ordre du pouvoir exécutif et un mépris de la représentation populaire.
Pendant que les Institutions de la République partaient en fumée, les véritables priorités étaient occultées. La mise à sac du pays et le dépiècement de ses richesses, des marchés qui saignent les ressources dans les secteurs les plus juteux, hydrocarbures, biens de première consommation, gaz, énergie, mines, infrastructures. Et une question : où se trouvent les priorités, dans une saga sans intérêt contre deux femmes ou le sauvetage d’un pays économiquement,politiquement et socialement à genou ?
Pendant ce temps, Ghazouani reste le seul maître du jeu, celui qui fixe les calendriers et contrôle le récit.
Commission d'enquête : pourquoi faire et pourquoi maintenant ?
L’autre question centrale que le président et député Birame Dah Abeid a abordé, a porté sur la commission d’enquête que l’Assemblée nationale s’apprête à mettre sur pied.
Il pense qu’il est légitime de se demander pourquoi le Parlement a pris cette décision, alors que pendant ses sept ans de pouvoir, le président Ghazouani a toujours refusé toute enquête sur sa gestion et celle des gouvernements qui se sont succédé. Puis, soudain, à trois ans de la fin de son mandat, l’idée de fouiller dans les dossiers qui concentrent les plus fortes suspicions de corruption, est conçue et prend forme. A un moment précis, celui où ces dossiers deviennent embarrassantes.
« L’objectif ne serait-il pas de préparer un quitus de bonne sortie à Ghazouani à la fin de son mandat, sous le prétexte que les principaux dossiers ont déjà été examinés, rendant ainsi plus difficile leur réouverture après 2029?» se demande Birame.
Pour Birame, Ghazouani est le seul à pouvoir dissiper ces suspicions en garantissant l’indépendance réelle de la commission d’enquête parlementaire et la remise de ces conclusions aux juridictions compétentes:
Il a évoqué dans ce cadre la suite donnée à la commission d’enquête parlementaire sur la décennie et qui a abouti in fine, à la condamnation de l’ancien président Mohamed Abdel Aziz et des proche et à l’acquittement de tous les autres protagonnistes.
Pour Birame, cette expérience nourrit aujourd'hui le scepticisme, car un peuple qui a déjà vu une commission se vider de son contenu, dossier après dossier, sans jamais recevoir la moindre explication publique, a parfaitement le droit de se montrer vigilant devant une nouvelle commission qui, elle aussi, sera dominée par la majorité acquise au pouvoir.
Il a aussi évoqué les dossiers sans suite des autres instruments de contrôle, comme la Cour des comptes, l'Inspection générale de l'État, le rapport 2025 que le gouvernement avait promis de publier chaque année, et qui ne l’a pas été en 2025, alors que nous sommes en 2026.
Et de se poser les questions suivantes : « Pourquoi créer un nouvel outil quand les outils existants restent, eux, sans effet ? Pourquoi demander aux Mauritaniens de croire à une transparence nouvelle, quand les engagements de transparence déjà pris ne sont même pas respectés ?
Ce que Birame déclare défendre
Birame déclare que lui et son mouvement IRA ne défendent pas deux députées, mais un principe, et qu’ils ne défendent pas des personnes, mais des institutions, l’Etat de droit, la transparence, l’indépendance de la justice, le droit pour chaque Mauritanien de connaître la vérité sur la gestion de son pays.
Ce combat, selon Birame, n’est dirigé contre personne, mais pour une Mauritanie où les institutions appartiennent au peuple, et non à ceux qui les occupent un temps.
Enfin, il a adressé un message au Chef de l'État Mohamed Ghazouani.
« Cher Monsieur, l'Histoire ne retiendra pas les commissions que vous aurez créées. Elle retiendra les vérités qu'elles auront permis d'établir, ou celles qu'elles auront permis d'enterrer. Vous seul déciderez de quel côté de l'Histoire vous vous placez. Et notre peuple, lui, jugera sur les actes, pas sur les intentions déclarées. Alors je le dis avec calme, mais avec détermination. La transparence n'est jamais un danger pour un pouvoir honnête. Elle n'est un danger que pour ceux qui la redoutent. La démocratie ne s'affaiblit jamais parce que la vérité éclate. Elle s'affaiblit lorsqu'on organise son silence. Les Mauritaniens ne demandent pas des commissions pour les rassurer. Ils demandent la vérité. Ils demandent la justice. Ils demandent la reddition des comptes. Et ce jour viendra. Parce qu'aucun silence n'est éternel, et qu'aucune vérité ne reste enterrée pour toujours.»
Cheikh Aïdara
Déclaration de la Doyenne des députés : Kadiata Malick Diallo
Par A ou par B, Mariem Cheikh et Ghamou Achour doivent être exclues du Parlement.
Arrêtées, jugées et condamnées à quatre ans de prison ferme sans que leur immunité parlementaire n’ait été levée, elles ont ensuite été rejugées en appel. La Cour a réduit les peines d’emprisonnement tout en ajoutant à la condamnation, la déchéance de droits politiques et civils.
La grâce présidentielle dont elles ont bénéficié n’a pas été étendue à la privation des droits politiques et civils.
Saisi afin de constater la vacance de leurs sièges en vue de leur remplacement, le Conseil constitutionnel a pourtant jugé qu’il était impossible de confirmer cette vacance. La conséquence est claire : elles demeurent, en droit, députées de la Nation.
Pourtant, elles ont été empêchées par les forces de l’ordre d’accéder à l’Assemblée nationale. Dans une confusion révélatrice, le président de l’Assemblée a répété pendant deux jours que cette interdiction ne relevait pas de sa responsabilité, allant jusqu’à déclarer que, si elles parvenaient à entrer dans l’enceinte du Parlement, il assurerait leur protection.
Lorsqu’elles ont finalement réussi à accéder à l’Assemblée, une crise au sein de l’hémicycle a conduit au report des deux séances programmées ce même jour.
Lorsqu’elles ont décidé d’observer un sit-in à l’Assemblée nationale, elles en ont été expulsées par la force.
Et ce 20 juillet 2026, la présidence de l’Assemblée nationale a annoncé en séance plénière qu’elles étaient sanctionnées par une exclusion temporaire.
La question demeure donc entière : sont-elles députées ou ne le sont-elles pas ?
Quelle infraction constitue le simple fait de demeurer dans l’enceinte de l’Assemblée nationale en dehors des heures de travail, comme l’affirme la résolution adoptée ce matin ? Faut-il rappeler qu’en 2008, à la suite du coup d’État dont l’actuel président de l’assemblée était un des auteurs, plusieurs parlementaires, dont moi-même, avions passé une journée et une nuit entière dans l’hémicycle pour protester contre le putsch, sans qu’aucune sanction disciplinaire ne soit prononcée ?
Que reste-t-il de la crédibilité de nos institutions lorsque celles-ci foulent aux pieds les décisions du Conseil constitutionnel, alors même qu’elles sont tenues de les respecter et de les faire respecter ?
Lorsqu’une décision du Conseil constitutionnel peut être ainsi ignorée, contournée ou vidée de sa portée par les institutions de la République, c’est l’État de droit lui-même qui vacille.
La démocratie est menacée, et notre pays court un grave danger.