Comment la Mauritanie a vaincu le terrorisme, regard d'un Malien Terrorisme, la guerre que Nouakchott a gagné seul
Wednesday, 23 Sep 2026 20:00 pm

L'Authentique

Ce que 6 années d'attaques et près de 15 années de calme en Mauritanie enseignent au Mali

En juin 2005, peu d'observateurs auraient parié sur la Mauritanie. Son armée était dispersée sur un territoire immense, ses garnisons du nord vivaient isolées dans le désert, loin de tout renfort. Le poste de Lemgheity, dans l'extrême nord, est alors submergé par une colonne du GSPC. 15 soldats tombent, d'autres sont blessés, les armes et les véhicules sont emportés vers le nord du Mali. Les assaillants épargnent les survivants à dessein : ils doivent rapporter à Nouakchott la preuve de sa vulnérabilité.

Les années suivantes confirment l'avertissement. En octobre 2007, un convoi de fonds est attaqué sur la route du port de Nouakchott, et le butin prend le chemin du Sahara malien. La veille de Noël, près d'Aleg, 4 touristes français sont abattus au bord de la route. 3 jours plus tard, 3 militaires meurent dans une embuscade dans la région d'El Ghallaouiya. En février 2008, des coups de feu visent l'ambassade d'Israël et une boîte de nuit voisine, en pleine capitale. En avril, un commando venu enlever un diplomate occidental est anéanti, au prix de la vie d'un officier de police. En septembre, à Tourine, 12 hommes d'une patrouille, dont un guide civil, sont tués, leurs corps mutilés puis piégés.

L'année 2009 porte la menace au cœur de Nouakchott. En juin, un enseignant américain, Christopher Leggett, y est assassiné. En août, un kamikaze se fait exploser près de l'ambassade de France et blesse 2 gendarmes : c'est le premier attentat-suicide de l'histoire du pays. En novembre, 3 humanitaires espagnols sont enlevés sur l'axe Nouadhibou-Nouakchott ; en décembre, un couple italien est capturé près de la frontière. Chaque fois, les otages disparaissent vers le nord du Mali, où la rançon est devenue une industrie.

Puis les assauts se heurtent à un mur. En janvier 2010, un convoi de drogue escorté par des jihadistes est intercepté à Lemzereb ; un autre subit le même sort en décembre, au nord de Lemgheity. En août 2010, un véhicule piégé est stoppé à l'entrée de la garnison de Néma, son conducteur abattu avant d'atteindre la cible. Début février 2011, 2 voitures chargées d'explosifs sont arrêtées aux portes de Nouakchott, l'une détruite, l'autre saisie. Le dernier coup porté date de décembre 2011, à Adel Bagrou, avec l'enlèvement d'un gendarme emmené vers le nord du Mali. Depuis, près de 15 ans se sont écoulés sans attentat sur le sol mauritanien.

Voilà le fait que l'on ne souligne jamais assez : la Mauritanie a retourné cette situation sans louer les services d'une société militaire privée et sans ouvrir son territoire à une armée étrangère venue combattre à sa place. Aucun contingent étranger n'a tenu ses postes du nord, aucun contrat de sécurité n'a été réglé en concessions minières. La guerre a été menée par des Mauritaniens, commandée depuis Nouakchott, et gagnée par l'État mauritanien.

Combattre le terrorisme ne se gagne pas en un seul affrontement : c'est un travail de longue haleine, où l'État combine des choix de défense et des méthodes de sécurité pour briser l'adversaire. La population, les chefs religieux et coutumiers, les associations y ont toute leur part. Mais l'effort repose d'abord sur 3 appuis : un arsenal juridique propre à cette menace, des forces armées et de sécurité, et des services capables de savoir avant de frapper. Nouakchott a mobilisé les 3 à la fois.

Le premier appui est le droit. Une loi consacrée au terrorisme est adoptée en 2010, avec des incriminations précises et une procédure adaptée. Les membres des cellules démantelées, dont celle qui se réclamait en 2008 de l'héritage almoravide, sont jugés. L'État a fait de la menace une affaire de tribunal autant que de champ de bataille, et c'est ce qui a donné à sa riposte une légitimité que la force seule ne procure pas.

Le deuxième est l'armée, refondue plutôt que remplacée. Des groupements spéciaux d'intervention, légers et mobiles, capables de tenir le désert sur de longues distances, voient le jour. Les unités méharistes sont relancées, parce que le dromadaire passe là où le véhicule s'enlise et que le méhariste connaît chaque puits. De vastes espaces du nord sont déclarés zones militaires, les passages frontaliers réduits et surveillés, la reconnaissance aérienne renforcée. En 2010 et 2011, Nouakchott va même frapper les bases ennemies au-delà de sa frontière, dans un nord malien que notre propre État avait déserté.

Le troisième est le renseignement, et c'est là que la société entre en scène. Un service de renseignement ne vaut que par ceux qui lui parlent : chefs de fraction, commerçants, éleveurs transhumants, familles dont un fils avait basculé. Nouakchott a aussi ouvert en 2010 un dialogue entre des oulémas reconnus et les détenus salafistes, qui a débouché sur des repentirs, des grâces et des réinsertions. On a combattu l'idée par l'argument, et pas seulement le combattant par le fusil.

Le tableau n'est pas sans ombres. La Mauritanie a reçu formation, équipements et renseignements de partenaires occidentaux, les libertés publiques ont parfois payé le prix de la vigilance, et une partie de la menace, repoussée hors de ses frontières, s'est installée plus au sud, c'est-à-dire chez nous. Mais la coopération n'a jamais valu délégation : les partenaires ont formé et renseigné, ils n'ont pas commandé, et personne n'a été rémunéré pour se battre à la place des Mauritaniens.

Pendant ces mêmes années, le Mali regardait ailleurs. Les colonnes qui frappaient Lemgheity, Tourine ou Néma partaient de chez nous et y revenaient, et les otages y étaient gardés au vu de tous. L'effondrement de 2012 a suivi. Depuis, nous avons tout essayé, sauf la méthode du voisin : une opération militaire française de 2013 à 2022, une mission des Nations unies de 2013 à 2023, des formateurs européens, puis des partenaires russes, Wagner d'abord, Africa Corps ensuite. 13 années de guerre confiée à d'autres ont abouti au blocus des axes depuis septembre 2025, à la journée du 25 avril 2026 et à l'abandon de Tessalit.

Rien ne nous empêchait pourtant d'apprendre de Nouakchott. Nous partageons avec la Mauritanie 2 237 km de frontière, la plus longue de nos 2 pays, la même histoire, les mêmes familles, le même lien de sang et les mêmes réalités socioculturelles. Près de 300 000 de nos compatriotes y ont trouvé refuge. Même désert, mêmes nomades, mêmes pistes : les conditions étaient identiques, seules les décisions ont différé.

La leçon de Nouakchott tient en une phrase : un État qui veut sa sécurité doit la bâtir avec ses lois, ses soldats et son peuple, parce que ce qui s'achète se retire le jour où le contrat expire. Elle est écrite de l'autre côté de notre frontière depuis près de 15 ans. Nous ne l'avons pas lue. Hélas !

Sambou Sissoko; Mali