Quand l’économie avance sans ses citoyens

Dans le discours officiel, les indicateurs de croissance économique sont souvent présentés comme la

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Dans le discours officiel, les indicateurs de croissance économique sont souvent présentés comme la preuve tangible de la réussite des politiques publiques. Les taux augmentent, les recettes d’exportation s’améliorent, et les chiffres sont affichés avec assurance, comme pour confirmer que le pays avance dans la bonne direction. Pourtant, une question essentielle demeure : où se situe le citoyen dans cette équation ?

En Mauritanie, comme dans de nombreux pays dépendants des ressources naturelles, certaines périodes de croissance coïncident avec la hausse des prix du fer ou de l’or, ou encore avec de bonnes saisons agricoles. Mais cette croissance reste bien souvent confinée aux sphères supérieures de l’économie, sans véritable diffusion dans le quotidien des citoyens. C’est ici que se révèle toute la différence entre une croissance économique, qui améliore les indicateurs, et un développement réel, qui transforme les conditions de vie.

La croissance, par nature, est un indicateur quantitatif. Elle peut simplement signifier que l’État exporte davantage ou perçoit plus de revenus. Mais elle ne dit rien de la manière dont ces ressources sont redistribuées, ni de leur traduction concrète en écoles de qualité, en structures de santé performantes ou en opportunités d’emploi dignes pour les jeunes. Ainsi, une économie peut croître tandis que le chômage persiste, que les services publics restent fragiles et que les inégalités s’accentuent.

Cette croissance devient encore plus problématique lorsqu’elle se transforme en levier d’enrichissement pour certains au détriment du plus grand nombre. Cela se produit lorsqu’elle est déséquilibrée dans sa répartition et orientée vers des secteurs ou des groupes spécifiques, concentrant les richesses entre les mains d’une minorité ou dans certaines régions, pendant que d’autres restent en marge. Des secteurs comme les industries extractives ou les grands contrats peuvent générer des profits considérables, sans pour autant créer suffisamment d’emplois ni améliorer les services essentiels. Dans un contexte marqué par une régulation insuffisante et une fiscalité peu équitable, certains bénéficient d’avantages et d’exonérations, tandis que le citoyen ordinaire supporte le poids de la vie chère et de l’érosion du pouvoir d’achat. Dans ces conditions, la croissance cesse d’être un moteur de prospérité partagée pour devenir un facteur de reproduction des inégalités : elle enrichit une minorité et fragilise la majorité, nourrissant le sentiment que l’économie progresse… mais que la vie recule.

Le paradoxe est encore plus frappant lorsque cette croissance ne se reflète pas dans les salaires. Le revenu constitue, pour chaque individu, la mesure la plus immédiate et la plus concrète de l’impact des politiques économiques. Lorsque les indicateurs s’améliorent sans que les rémunérations suivent, la croissance reste abstraite, sans effet réel sur les conditions de vie. À l’inverse, lorsque les fruits de l’économie se traduisent par des augmentations salariales justes, ou par une protection effective du pouvoir d’achat à travers la maîtrise des prix et l’amélioration des services, le citoyen commence réellement à percevoir les bénéfices de cette croissance. Celle-ci cesse alors d’être un chiffre silencieux pour devenir une dignité dans le revenu, un facteur de stabilité sociale, renforçant la confiance entre l’État et la société, et stimulant l’économie par la consommation autant que par la production.

Le sens positif de la croissance ne s’accomplit pleinement que lorsqu’elle est pensée dans une logique d’équilibre dans la répartition des bénéfices. Ses retombées ne doivent pas se concentrer dans un espace ou une catégorie, mais irriguer l’ensemble du tissu social. Une croissance équilibrée est celle qui relie les secteurs entre eux, réduit les écarts entre les villes et les zones rurales, et garantit à chacun des chances équitables d’accès à l’emploi et aux services. Elle suppose également un arbitrage juste entre les grands investissements structurants et les besoins quotidiens des citoyens, afin que routes et infrastructures ne se construisent pas au détriment de l’école ou de l’hôpital. Lorsque cet équilibre est atteint, la croissance devient un facteur de justice et de stabilité, et renforce le sentiment d’appartenance, car chacun y trouve sa part.

Le développement, quant à lui, relève d’un projet politique et social avant d’être une simple dynamique économique. Il repose sur un choix fondamental : placer l’être humain au cœur des politiques publiques, et non le réduire à un indicateur. Orienter les ressources vers l’éducation, c’est investir dans l’avenir ; les consacrer à la santé et aux infrastructures, c’est améliorer concrètement la qualité de vie ; les gérer avec transparence et équité, c’est transformer la richesse en levier de stabilité plutôt qu’en source de tension.

Le véritable enjeu ne réside donc pas dans l’abondance des ressources, mais dans la manière de les gouverner. Un État dépourvu de mécanismes efficaces de redistribution, ou confronté à des faiblesses de gouvernance, s’expose à une contradiction majeure : une économie en croissance, mais une société qui n’en ressent pas les effets. Dans ce cas, la croissance perd sa portée politique et se réduit à un indicateur sans impact social.

Remettre le citoyen au centre impose de redéfinir les critères de réussite économique. Il ne s’agit plus seulement de produire davantage, mais de vivre mieux ; non pas d’augmenter les exportations, mais d’améliorer la qualité des services ; non pas d’élever les indicateurs, mais d’élargir le cercle des bénéficiaires. Le développement commence véritablement lorsque le citoyen perçoit sa part du pays comme une réalité tangible, visible dans l’éducation de ses enfants, dans l’accès aux soins, et dans un emploi qui préserve sa dignité.

Le passage de la croissance au développement n’est pas une question technique, mais un choix politique fondamental. Un choix qui détermine si la richesse restera confinée aux chiffres, ou si elle se traduira en progrès réel pour la population. En définitive, le seul critère qui vaille est celui-ci : la vie du citoyen s’est-elle réellement améliorée ?

 

Par Ahmed Mohamed Hamada 
Écrivain et analyste politique