logique d’État : quel cap à l’ère du nouveau Guide ?

Dans un contexte régional marqué par une montée des tensions entre l’Iran, d’une part, et les États-

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Dans un contexte régional marqué par une montée des tensions entre l’Iran, d’une part, et les États-Unis ainsi qu’Israël, d’autre part, la question de l’avenir du leadership à Téhéran a pris une dimension qui dépasse largement celle des personnes. Cette interrogation a d’ailleurs pris une nouvelle ampleur après l’annonce de la désignation de Mojtaba Khamenei comme Guide de la République islamique, succédant à son père, le défunt Ali Khamenei. Une décision qui ouvre une nouvelle phase politique pour le régime iranien.
Mais la portée de cet événement ne réside pas uniquement dans la transmission du pouvoir. L’accession de Mojtaba Khamenei à la plus haute fonction religieuse et politique peut aussi être interprétée comme l’expression d’une volonté, au sein des centres de pouvoir à Téhéran, de préserver la continuité du système et de maintenir les équilibres institutionnels construits au fil des dernières décennies, notamment au sein d’institutions clés telles que Corps des Gardiens de la révolution islamique et de l’establishment religieux. Elle peut également être perçue comme une tentative d’éviter une transition incertaine dans un environnement régional particulièrement instable et sous une pression internationale croissante.
La République islamique est née de l’élan révolutionnaire de la Révolution iranienne, conduite par Ruhollah Khomeini, qui transforma l’Iran d’une monarchie en un État se définissant comme porteur d’un projet révolutionnaire aux résonances bien au-delà de ses frontières. Dans cette perspective, le discours politique iranien s’est largement nourri de la symbolique de Karbala, où le martyre de l’imam Hussein est devenu une référence permanente dans la rhétorique de la lutte contre l’injustice.
Toutefois, l’Iran d’aujourd’hui n’est plus seulement un mouvement révolutionnaire. Il s’agit désormais d’un État doté d’intérêts économiques, stratégiques et sécuritaires complexes à l’échelle régionale. Ces intérêts sont gérés par des institutions puissantes, dont le Corps des Gardiens de la révolution islamique, devenu un acteur central dans l’élaboration des orientations stratégiques du pays.
C’est ici qu’apparaît la tension interne propre à l’expérience iranienne :
l’Iran doit-il rester fidèle à l’esprit révolutionnaire qui a fondé la République islamique, ou les exigences de l’État imposent-elles une approche plus pragmatique ?
L’histoire chiite offre à cet égard deux modèles distincts dans la manière d’appréhender le pouvoir et le conflit.
Le premier est celui de la confrontation, incarné par al‑Mukhtar al‑Thaqafi, qui mena un soulèvement pour venger la mort de l’imam Hussein et transforma la tragédie de Karbala en un projet politique et militaire de mobilisation.
Le second est celui de la sagesse politique, représenté par l’imam Ali al‑Ridha, qui choisit de composer avec la réalité du pouvoir abbasside lorsque le calife Al‑Ma'mun l’invita au Khorassan et le désigna comme héritier du trône. Une expérience qui traduisait une volonté de préserver la communauté chiite au sein d’un ordre politique existant plutôt que d’entrer dans une confrontation frontale.
Cette dualité historique reflète en grande partie le dilemme auquel l’Iran est confronté aujourd’hui.
Face à l’escalade des tensions avec Israël et les États-Unis, Téhéran se trouve devant deux orientations stratégiques :
soit transformer ce conflit en confrontation ouverte, nourrie par un discours mobilisateur inspiré de la mémoire de Karbala ;
soit gérer l’affrontement avec prudence, dans une logique d’équilibre des forces visant à éviter une guerre généralisée.
L’expérience iranienne des dernières décennies montre toutefois que Téhéran a souvent privilégié une voie intermédiaire : un discours révolutionnaire puissant sur le plan symbolique, combiné à une gestion pragmatique et calculée des rapports de force sur le terrain.
Dans ce contexte, l’Iran pourrait également prendre conscience que son avenir régional ne se construit pas uniquement à travers la puissance militaire, mais aussi par la capacité à instaurer une relation de confiance avec son environnement arabe. Les relations entre Téhéran et nombre de pays arabes ont longtemps été marquées par la méfiance, alimentée notamment par les craintes liées à l’exportation de la révolution et à l’instrumentalisation des clivages confessionnels dans les conflits régionaux. D’où la nécessité, pour l’Iran, d’ouvrir une nouvelle page fondée sur le respect de la souveraineté des États et la non-ingérence dans leurs affaires internes, afin de transformer le voisinage régional d’un espace de rivalité en un espace de coopération et de stabilité.
Dans le même temps, les transformations en cours dans la région posent un défi stratégique aux pays du Golfe eux-mêmes. Les tensions persistantes et l’évolution des équilibres internationaux pourraient les inciter à réévaluer leurs doctrines sécuritaires, longtemps fondées sur la protection militaire américaine. À mesure que les priorités globales des États‑Unis évoluent, ces États pourraient être amenés à renforcer leurs capacités de défense autonome et à développer davantage de mécanismes de coopération sécuritaire régionale, afin de garantir leur stabilité et leurs intérêts stratégiques sans dépendre entièrement de garanties extérieures susceptibles de fluctuer.
Car l’histoire ne se répète jamais à l’identique, mais elle laisse des empreintes durables dans la manière dont les sociétés pensent la politique. Entre la mémoire de Karbala et les exigences de l’État moderne, l’Iran semble une fois de plus chercher l’équilibre délicat entre l’élan révolutionnaire et la raison d’État.
Dans cette nouvelle phase politique, la véritable question ne sera donc pas seulement de savoir qui occupe le sommet du pouvoir à Téhéran, mais quelle vision guidera l’Iran dans les années à venir : celle d’une révolution perpétuée, ou celle d’un État redéfinissant sa place dans une région traversée par de profondes mutations?

 

Par:Ahmed Mohamed Hamada 
Écrivain et analyste politique