« L’amour de la patrie fait partie de la foi. »
C’est ce qu’Ousmane Sonko a répété, dans son allocution, face aux militants du parti des Patriotes A
- Publié par Mom --
- Tuesday, 09 Jun, 2026
C’est ce qu’Ousmane Sonko a répété, dans son allocution, face aux militants du parti des Patriotes Africains du Sénégal pour le Travail, l'Éthique et la Fraternité (PASTEF). C’est une formule que l’on peut considérer comme galvaudée chez nous, en Mauritanie. Elle renvoie à une conception du lien entre l’individu, la morale et la nation. Elle est à la fois morale et religieuse ; elle peut aller jusqu’à être une forme éthique, une éthique politique.
« Le militant est l’alpha et l’oméga du parti », comme le disait Dr Khady Gning. La coordinatrice de Pastef Bordeaux nous renvoie à l’idée que le militant est le cœur du parti. C’est à lui que l’on doit le bouillonnement politique et toute la ferveur nécessaire à la massification des dynamiques partisanes. Répéter cette maxime, devant des milliers de personnes, voire toucher des millions de personnes, est un acte politique fort. Sonko dégage une vison louable du patriotisme.
Cette conception du patriotisme soulève néanmoins une question fondamentale : comment l’amour de la patrie se traduit-il concrètement dans l’organisation du pouvoir et dans la relation entre l’État et les citoyens ? Car le patriotisme ne se mesure pas uniquement à travers les discours ou les symboles. Car l’amour de la patrie ne se mesure pas seulement à l’attachement que l’on lui porte, mais aussi à la volonté de construire des institutions capables de servir équitablement tous ses citoyens.
Il se manifeste également dans la capacité des institutions à garantir l’égalité politique, la justice sociale et l’inclusion de l’ensemble des composantes de la nation. C’est à partir de cette interrogation que l’on peut examiner les trajectoires politiques de différents États ouest-africains, notamment la Mauritanie.
Cependant, bien qu’il convienne de ne pas tomber dans des oppositions simplistes, de nuancer, jeter un regard critique, etc., nous pouvons observer que certains acteurs politiques, dans nos pays africains, qu’ils soient au pouvoir ou dans l’opposition, portent des trajectoires complexes, faites de compromis, de rapports de force et de réalités historiques qui ne peuvent être réduites à des jugements binaires.
Ainsi, c’est dire que nous ne cherchons pas à simplement opposer le bien et le mal (dans une vision manichéenne !) ni de réduire des pays ou des systèmes à des blocs parfaitement antagonistes. Il s’agit plutôt de constater des différences dans les orientations, les pratiques et surtout dans la manière dont les responsables politiques conçoivent et exercent le pouvoir.
Dans une perspective de sciences politiques contemporaines, en référence à Rousseau, on peut parler d’un « contrat social postcolonial », c’est-à-dire une manière dont les États issus de la colonisation ont intégré le principe de souveraineté populaire dans des institutions qui restent marquées par des héritages administratifs, militaires et sociaux qui limitent parfois sa pleine expression.
Dans ce cadre, on peut parler d’une « hégémonie institutionnelle », c’est-à-dire la capacité de certains groupes ou ensembles d’acteurs à structurer durablement les règles du jeu politique, administratif et symbolique de l’État, dans un système hybride où coexistent des institutions démocratiques formelles et des logiques de domination plus informelles, notamment militaires et administratives. Cette situation rappelle ce que plusieurs chercheurs qualifient d’État néopatrimonial, où les institutions modernes coexistent avec des réseaux de pouvoir fondés sur les relations personnelles, les clientèles politiques et les logiques de « fidélité ». Dans ce type de configuration, les mécanismes démocratiques existent formellement, mais leur fonctionnement peut être influencé par des rapports de force hérités de l’histoire.
On observe ainsi une domination militaire, une domination administrative et une domination politique, parfois masquée par des mécanismes électoraux en Mauritanie. Il s’agit d’un système où une seule composante sociale peut occuper des positions clés de l’appareil d’État, tandis que d’autres groupes sont partiellement représentés. Le parti politique peut même mettre en avant des personnes issues d’autres groupes sociaux, ce qui constitue parfois une forme de « prouesse politique » destinée à masquer certaines réalités structurelles. Par ailleurs, cette centralité de l’institution militaire ne constitue pas une singularité mauritanienne. Dans plusieurs États africains issus des indépendances, les forces armées ont joué un rôle décisif dans la construction de l’État, la préservation de l’unité territoriale ou encore la gestion des crises politiques. Toutefois, lorsque cette influence devient durablement structurante, elle peut également limiter le renouvellement des élites et la diversification des centres de décision. C’est ainsi que d’aucuns parlent de « l’exception démocratique sénégalaise », c’est-à-dire l’élément militaire n’intervient pas dans la gestion du pouvoir politique.
Dans une perspective normative, on peut également considérer qu’il existe ce que l’on peut appeler une fabrique de l’opinion dans les pays à l’image de la Mauritanie, c’est-à-dire un ensemble de mécanismes médiatiques, sociaux et institutionnels qui influencent la manière dont les individus perçoivent et interprètent la réalité politique. Cela peut aussi prendre la forme d’un contrôle idéologique, plus ou moins diffus, qui structure une partie du débat public.
On peut également parler de déséquilibres hérités du passé : des inégalités sociales, économiques et parfois politiques qui proviennent des trajectoires historiques coloniales et postcoloniales.
Dans une perspective plus large, ces différences de lecture renvoient également à la manière dont se construit le contrat social dans des espaces historiques distincts. Le contrat social n’est jamais une donnée figée ni universelle dans sa forme concrète ; il est le produit de trajectoires historiques, de compromis institutionnels et de rapports de force spécifiques. Dans certains contextes, notamment en Afrique de l’Ouest, il s’est construit à travers des processus où l’État postcolonial a dû composer avec des héritages administratifs, communautaires et militaires, produisant ainsi des configurations hybrides de gouvernance.
L’exemple mauritanien illustre la recherche constante d’équilibres politiques (gestion des équilibres !), sociaux et communautaires dans un contexte marqué par la diversité des appartenances et des héritages historiques. Toutefois, cette recherche de stabilité soulève également la question de l’inclusion effective de l’ensemble des composantes de la société dans les mécanismes de décision et de représentation.
Ainsi, la place de l’institution militaire dans l’histoire politique peut avoir joué un rôle structurant dans la stabilisation de l’État, selon certains. Toutefois, celle-ci s’est façonnée tout en contribuant à mettre en place une forme d’hégémonie institutionnelle et symbolique. Celle-ci influence non seulement les équilibres du pouvoir, mais également les représentations du politique, de l’autorité et de la légitimité. Sans réduire cette réalité à une lecture univoque, il s’agit d’en saisir la complexité, entre continuité institutionnelle, contrôle des ressources et reproduction des déséquilibres hérités du passé.
Ces mécanismes institutionnels ne produisent pas seulement des effets sur les élites politiques ; ils influencent également le comportement des citoyens. Lorsqu’une partie de la population estime que les règles du jeu sont déséquilibrées ou que les possibilités d’alternance demeurent limitées, la confiance dans les institutions tend à s’éroder. Cette situation peut favoriser l’abstention, le désengagement politique ou encore le développement de formes alternatives de mobilisation. A la lumière de ces observations, il apparaît nécessaire d’interroger les mécanismes de reproduction de ces structures.
Dès lors, les perspectives de dépassement ne peuvent se limiter à une opposition abstraite entre morale et pouvoir, ni à une simple dénonciation. Elles supposent plutôt une réflexion sur les conditions d’un rééquilibrage progressif du contrat social, dans des sociétés profondément multiculturelles et multilinguistiques, où coexistent plusieurs imaginaires politiques et plusieurs registres de légitimité. Cela implique de penser des formes d’inclusion plus larges, une reconnaissance réelle de la diversité sociale, ainsi qu’un renforcement des mécanismes institutionnels capables de transformer les rapports de pouvoir sans rupture brutale (en sortant des dynamiques de mal-développement !), mais dans une dynamique d’évolution progressive. C’est pourquoi le militant politique doit renaître et agir en conséquence pour un aggiornamento politique.
Cela passe par un rééquilibrage non seulement éducatif, à travers l’assainissement des mentalités pour sortir des « corsets identitaires », promotion d’une citoyenneté critique et responsable, mais aussi institutionnel, notamment par la réforme du fichier électoral et la création de conditions économiques permettant à tous les Mauritaniens et toutes les Mauritaniennes de s’épanouir. Il faut également renforcer les espaces de participation des partis politiques, donner à la société civile une réelle liberté d’action, et créer des institutions locales dans chaque ville afin d’assurer un jeu électoral plus équilibré. Il est important pour les politiques de ne pas aller dans un jeu électoral perdu d’avance ; biaisé.
En d’autres termes, il s’agit de penser des trajectoires de transformation qui articulent à la fois stabilité institutionnelle et ouverture démocratique, afin de limiter les effets de rupture brutale tout en favorisant une évolution structurelle des systèmes politiques. Au-delà des réformes institutionnelles, toute transformation durable suppose également l’émergence d’une citoyenneté active. Aucun rééquilibrage du contrat social ne peut être uniquement le produit des élites politiques ou administratives. Il dépend également de la capacité des citoyens, des associations, des syndicats, des intellectuels et des partis à participer à la construction d’un espace public pluraliste où les intérêts particuliers peuvent être confrontés dans le respect des règles démocratiques.
In fine, il est crucial de penser une politique qui assume simultanément la réalité des rapports de force et l’exigence du bien commun, sans naïveté, mais sans renoncer à l’idée même de transformation possible du politique. Une telle dynamique pourrait alors ouvrir la voie à une recomposition progressive du champ politique, fondée sur des institutions plus inclusives, une participation citoyenne élargie et une meilleure répartition du pouvoir. L’enjeu n’est pas seulement l’alternance politique, mais la construction d’un ordre politique davantage fondé sur la légitimité démocratique, la justice sociale et l’intérêt général.
Souleymane Sidibé
