Mali : la mort du ministre de la Défense accentue les fractures du régime d’Assimi Goïta

Au Mali, il ne s’agit plus de simples signaux faibles ni de rumeurs diffuses. Avec l’annonce de la m

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Par Ahmed Mohamed Hamada – Écrivain et analyste politique

Au Mali, il ne s’agit plus de simples signaux faibles ni de rumeurs diffuses. Avec l’annonce de la mort du ministre de la Défense, le pays entre dans une nouvelle phase, où la fragilité latente se transforme en réalité politique et sécuritaire lourde de conséquences. Les équilibres du régime se trouvent désormais soumis à une épreuve inédite.

Cet événement, par sa portée symbolique et institutionnelle, ne peut être appréhendé comme un fait isolé. Le ministre de la Défense n’était pas un responsable parmi d’autres : il occupait une position charnière dans l’architecture du pouvoir mise en place depuis 2021 autour du président de transition, Assimi Goïta. À l’intersection de l’armée, des services de sécurité et des centres décisionnels, il constituait un point d’équilibre essentiel. Sa disparition, dans un contexte aussi sensible, ouvre la voie à une recomposition — voire à une fragilisation — de ces équilibres.

Car, au-delà des institutions formelles, le pouvoir malien repose sur une mécanique plus subtile, faite d’arrangements implicites entre acteurs militaires et sécuritaires. La perte d’un maillon central n’affecte pas seulement la structure apparente du système : elle perturbe les circuits de décision, la fluidité de la chaîne de commandement et la cohésion du noyau dirigeant.

Ce choc intervient dans un environnement sécuritaire déjà sous tension. Au nord, dans la région de Kidal, les mouvements azawadiens semblent reprendre l’initiative, testant les lignes et consolidant leur présence. Dans le centre du pays, et jusque dans les environs de Bamako, les groupes armés à caractère jihadiste poursuivent leurs opérations. Rien de totalement inédit en soi, mais une simultanéité qui interpelle et renforce le sentiment d’une pression accrue.

Kidal, dans ce contexte, dépasse largement sa dimension géographique. La ville constitue un symbole, un indicateur avancé des rapports de force. Depuis l’Accord d’Alger de 2015, elle incarne un compromis fragile, régulièrement remis en cause. Les groupes azawadiens y ont bâti un ancrage durable, appuyé sur des dynamiques locales et transfrontalières que l’État peine à contrebalancer. Chaque évolution dans cette zone prend ainsi une portée stratégique.

Ce qui inquiète davantage encore n’est pas seulement la multiplication des foyers de tension, mais leur concomitance avec un moment d’incertitude au sommet de l’État. Même en l’absence de coordination formelle entre les différents groupes armés, une convergence de fait peut suffire à accentuer la vulnérabilité d’un système déjà fragilisé.

Dans ce climat, les mesures de sécurité entourant Assimi Goïta — ainsi que les informations faisant état d’un renforcement de sa protection — acquièrent une dimension politique. Elles traduisent, au minimum, une conscience aiguë des risques, et peut-être une phase de réajustement interne en cours.

La dimension régionale, par ailleurs, pèse de tout son poids. L’Algérie demeure un acteur central du dossier malien, forte de son expérience et de ses réseaux dans l’espace sahélien. Ses interactions avec d’autres partenaires, notamment la Turquie, s’inscrivent dans un contexte de recomposition des influences, marqué par des retraits, des repositionnements et une compétition feutrée entre puissances.

Sur le plan interne, la disparition du ministre de la Défense ouvre une séquence délicate : celle du remplacement. Le choix du successeur ne relèvera pas d’une simple logique administrative. Il constituera un signal politique fort, révélateur des équilibres que le régime entend privilégier : rééquilibrage entre composantes ou consolidation autour d’un centre de pouvoir dominant.

Au-delà des jeux d’acteurs, une question plus fondamentale se pose : celle de la capacité de l’État malien à absorber un choc de cette ampleur sans en affecter sa capacité d’action. Car un pouvoir contraint de se réorganiser en interne est, par nature, moins disponible pour faire face aux pressions extérieures.

Pour les pays voisins, et en particulier la Mauritanie, l’enjeu dépasse le cadre strictement malien. La stabilité du Mali constitue un élément clé de l’équilibre régional. Toute déstabilisation à Bamako porte en elle un risque de propagation, même différée.

La  question n’est plus de savoir si les équilibres du régime sont sous pression, mais jusqu’à quel point ils peuvent résister. La mort du ministre de la Défense ne représente pas seulement la disparition d’un homme : elle constitue un test grandeur nature de la résilience d’un système confronté à des contraintes internes et externes de plus en plus fortes.